En débat...
À la lumière de mon expérience

J’ai lu avec attention votre article sur les banlieues [1] ; il est sans complaisance c’est très bien ainsi. Permettez moi de faire quelques brefs commentaires, à la lumière de mon expérience à « Droit de Cité », dans les banlieues d’une quinzaine de villes de France, entre 1995 et 1998.

Déstructuration ?
J’ai toujours été frappé par la capacité des jeunes des quartiers à jouer plusieurs rôles en fonction de leurs interlocuteurs : victimes devant les travailleurs sociaux, ayants-droits devant les instances municipales, négociateurs devant les commerçants, polis devant les recruteurs, agressifs face à tout représentant de l’ordre public et tout à la fois devant les profs.
Au mieux de leurs intérêts, ils savent donc tirer leur épingle du jeu, jusqu’à un certain point... Car nul n’est dupe, au bout du compte, de ce jeu auquel ils se prennent eux-mêmes au piège. D’autant qu’un jeune rencontré seul ne se comportera absolument pas comme lorsqu’il est avec sa bande. La bande sert de bouclier, comme le verlan en matière de codification de la langue, boucliers qui les protègent et les enferment à la fois. Nicolas Frize dit très justement que les jeunes des quartiers ne « se définissent que par des extérieurs » (vêtement de marque, voiture de luxe, tchache infernale, tags), faute de considération et de confiance en eux-mêmes, comme vous le dites très justement. Leur coté agité et le fait de ne jamais se fixer, d’être en constant mouvement, est la marque de cette fuite d’eux-mêmes.
Fuite d’autant plus pressante qu’ils perçoivent :
- la mauvaise image que la société leur renvoie d’eux-mêmes (leurs quartiers ont mauvaise presse, les noms patronymiques n’aident pas à l’embauche...),
- la mauvaise idée qu’ils se forgent d’eux-mêmes, par leurs mensonges si nombreux, aux parents (à qui ils cachent tout, le plus souvent) et aux proches (il n’y a pas de liens amicaux au sein des bandes, mais des rapports de force fondés sur des intérêts fluctuants et cachés),
- la mauvaise image qu’ils se font de leurs parents et en particulier du père, souvent reclus et frustre lorsqu’il est au chômage : ces jeunes n’ont parfois jamais vu leur père travailler et ont souvent vu leurs grands frères tomber (prison, suicide, drogue). Là encore, je suis d’accord sur le travail comme élément restructurant, mais le travail ne va pas sans logement stable (multiplier les foyers de jeunes travailleurs, construire beaucoup plus) ni sans encadrement renforcé (comme pour les ZEP où il y devrait y avoir moins d’élèves pas classes et chez l’employeur où il faut des cadres nombreux et qualifiés et le service public seul peut vraiment offrir cela). L’apprentissage est un pied à l’étrier intéressant certes, mais il doit se faire dans le droit commun et surtout pas via l’insertion (cf. propos plus bas sur l’insertion),
- la « rouille » au pied des tours largement entretenue par la consommation de haschich, qui empêche autant le passage à l’acte violent (sauf exception, bien entendu) que la reprise d’une dynamique positive (c’est l’autodestruction dont vous parlez),
- le fait que la bande et le quartier rattrapent tous ceux qui veulent s’en sortir : ce phénomène magnétique est très puissant et destructeur.
Mais je pense qu’il faut aussi insister et tabler sur l’autre face de cette médaille : leur capacité polyglotte et polyforme d’adaptation aux interlocuteurs et aux situations. C’est un de leurs atouts, utile dans bien des cas et qui fait merveille dans le domaine commercial. Il faut encourager, valoriser les success-stories individuelles et collectives, récompenser ceux qui réussissent, encourager ceux qui cherchent à s’élever car nous sommes dans une course de vitesse entre le contre-modèle social qui s’ancre solidement dans ces quartiers (sectes, réseaux illégaux...) et ce qui devrait être le modèle républicain de la réussite fondée certes sur le mérite, mais aussi sur l’égalité et la fraternité en actes. Il faut le faire avec discernement (les célèbres « beurettes » sur lesquelles nous avons trop porté le projecteur ont été victimes du boomerang de leurs grands frères jaloux) et bien montrer que l’effort, le travail, le salaire gagné même avec peine apportent sécurité, stabilité et reconnaissance comme ils ne l’ont jamais connu jusqu’ici.

Désaffiliation ?
Il existe des affiliations de substitution : la bande, les réseaux, le pays d’origine pour les jeunes issus de l’immigration, les familles.
La bande et les réseaux sont des groupements d’intérêts où se nouent les rapports de force ; rares sont les fraternisations vraies ; ces affiliations sont temporaires, souvent contraintes et assignent des tâches à ses membres plus qu’ils ne les émancipent ; en plus, ils encouragent les comportements les plus radicaux pour qui veut s’en montrer le chef. À ce sujet, une peine de prison est une victoire car celui qui sort de prison est auréolé de gloire dans son quartier. Il ne purge donc pas de peine, il prépare sa reconnaissance par ses pairs. En matière de justice, il est beaucoup plus efficace de porter atteinte à une réputation, car la culture des quartiers est fondée sur la logique de l’honneur (et du petit casse minable, aussi...). Pascal Paoli avait parfaitement compris cela lorsqu’il fonda son système de justice en Corse au XVIIIème siècle. Il mettait les malfrats au pilori au cœur des villages, portant atteinte à leur honneur et à celui de leur familles. C’était très efficace et aujourd’hui cela pourrait consister à multiplier les peines en milieu ouvert : faire nettoyer les plates bandes dans les quartiers, repeindre les cages d’escalier. Ils seraient ainsi vus en train de travailler, moqués par leur bande mais aussi en train d’apprendre un métier et de faire enfin quelque chose de positif pour la collectivité. La logique de l’honneur fondée sur la multiplication des méfaits est substituée par une progressive découverte de soi et des autres. Mon amie de la Protection judiciaire de la jeunesse me disait que, ce faisant, ils prenaient enfin le temps de réfléchir - y compris sur eux-mêmes -, et côtoyaient enfin d’autres collègues que leurs éternels pairs de la bande.
Les familles. J’ai beaucoup de doutes sur le discours autour de l’autorité parentale. Car cette autorité est fondée sur le père, souvent affaibli (plus d’emploi, maîtrise parfois mal la langue, vit reclus), voire sur le grand frère (les leaders associatifs ont parfois réussi à se caser dans un placard municipal mais beaucoup sont déjà tombés ; d’autres gardent en mémoire leur récupération par les politiques et ce depuis la « Marche des beurs » voici 22 ans...). L’autorité parentale ne se décrète pas et ne peut, de mon point de vue, n’être confortée que par la combinaison de politiques de développement social urbain et de forte relance au plan national. Je ne crois pas aux dispositifs qui s’attachent directement à redresser pareille autorité. Il faut un détour par différentes politiques dont l’effet sera positif sur celle-ci. J’ai souvent vu des conseillères sociales et familiales se substituer aux parents - souvent en toute bonne foi - et donner aux enfants des messages contradictoires aux leurs, ce qui est gravissime. Enfin, ne sous estimons pas le poids de l’Histoire et sa répercussion directe au cœur des familles. Malheureusement, le débat sur le contentieux colonial et sur celui de nos relations avec l’Algérie est fort mal engagé. Cependant, je considère qu’une source essentielle de la violence des jeunes réside dans le traitement réservé à leurs parents : les jeunes ont vu leurs pères s’épuiser au boulot (routes, bâtiment, industrie depuis les années 60) et perdre les premiers leur emploi. Ils ne veulent pas revivre cette expérience et ils en veulent à la société de les avoir traité ainsi. Leur violence et leur refus d’obéir aux règles caractérise non seulement une volonté de redresser les torts commis à l’égard de leurs parents (voire de leurs grands parents qui ont combattu pour la France en 1940 ou contre la France entre 1954 et 1962), mais aussi de ne jamais le vivre pour eux-mêmes. La fête nationale ou la fête du Travail devraient être le moment symbolique de cette reconnaissance, incluant l’apport de tous dont celui de l’immigration.

Relance !
Le temps perdu, les vaines promesses, les récupérations de tous ordres, les effets d’annonce sans suite, l’abandon de la volonté politique au service de la nation toute entière est la cause des violences urbaines. Vous le dites : « La question est de savoir comment les relancer, plutôt que d’affirmer qu’il a définitivement échoué ». Oui, 1000 fois oui.
Je ne crois pas aux entreprises insérantes - comme à l’insertion en général (pour laquelle j’ai travaillé 2 ans en Loire Atlantique), qui repose sur une discrimination « positive » selon des critères arbitraires, menée par d’ex-militants devenus rentiers de la pauvreté. Elles enferment les « bénéficiaires » dans des circuits parallèles dont ils ne sortent plus. En outre, les jeunes des quartiers sont bien trop vifs et débrouillards pour ne pas savoir que le domaine de l’insertion n’est pas pour eux, qu’il marginalise, stigmatise aux yeux des employeurs du secteur privé et ne rémunère pas convenablement.
La crise des banlieues est a la pointe de la question sociale engendrée par le libéralisme et l’abandon de la volonté politique. Les jeunes fauteurs de troubles ne vivent que dans le rapport de force au service d’un intérêt immédiat, ce qui est la définition-même du marché. Ils incarnent le résultat de la logique destructrice du libéralisme. Et les maigres gardes-fous sociaux que vous citez dans votre article ne la tempèrent que fort peu...
Donc je crois à une relance de type keynésien au plan national et à un effort particulier pour rééquiper et restaurer les cités (une sorte de discrimination positive sans le dire) de façon massive. L’ensemble doit faire repartir le progrès social. Seul ce progrès redonnera une fluidité aux cités, les habitants enrichis par le travail accédant àla propriété hors de ces quartiers. Le temps n’est absolument plus aux micro-mesures et qu’on ne nous oppose pas les critères de Maastricht. Le coût de l’inaction sera beaucoup plus lourd demain, aux plans psychologique (la peur croissante dope les extrêmes), économique, et même diplomatique (Chirac a déjà été interpellé sur les banlieues au dernier sommet de la francophonie et le traite d’amitié avec l’Algérie est en suspend...).

Voila, ce que me suggère votre article. Le regretté Christian Bachmann a écrit deux excellents ouvrages sur ce sujet : « Autopsie d’une émeute » et surtout « Violences urbaines ».

Amitiés

Guillaume Kopp


Notes

[1Violence dans les banlieues : regarder la réalité en face


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