En débat...
A propos de « Hypothèses pour comprendre le chaos ambiant »

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’article de Jean-Pierre Le Goff dans Le Débat [1]. Au-delà des différences qui existent entre la France et la Suisse (la Suisse, très décentralisée pour des raisons historiques, connaît plutôt aujourd’hui un mouvement de centralisation), je trouve qu’il aide aussi à comprendre ce qui se passe chez nous, qu’il s’agisse du corporatisme, de l’évolution de la gauche, de la coupure entre le monde politico-médiatique et les couches populaires (le résultat des élections fédérales du week-end dernier en est un indice), de l’école, de la rupture du lien entre les générations ou du repli individualiste.
J’ai été particulièrement intéressée par la partie concernant la dévalorisation sociale du travail et la fuite vers le temps dit « libre », un aspect qui me semble avoir été peu analysé jusqu’ici par rapport à la déshumanisation des conditions de travail. J’ajouterais à la dévalorisation du travail le dédain manifesté dans notre société pour toutes les tâches quotidiennes traditionnellement accomplies au sein de la famille et le plus souvent effectuées par les femmes : temps consacré aux enfants, aide aux parents ou aux voisins âgés qui ne sont pas pris en charge par une institution, travaux ménagers. A cet égard, j’observe une coupure entre le modèle d’émancipation dominant chez les femmes de ma génération (1950) ayant fait des études supérieures et qui se battent pour la parité sur le plan politique, l’augmentation du nombre de garderies ou l’adoption d’un langage épicène dans l’administration, et les aspirations des femmes exerçant les métiers les moins considérés et les moins bien rétribués (femmes de ménage, vendeuses, caissières de supermarché) qui disent parfois souffrir d’être obligées de confier leurs enfants à des tiers même pendant les vacances scolaires, et qui souhaiteraient pouvoir passer davantage de temps avec eux.
Les déléguées des Bureaux de l’égalité et les syndicats, hostiles par principe au travail à temps partiel, ignorent les préoccupations exprimées par ces femmes, car ce serait « faire le jeu » de ceux qui veulent les renvoyer à la maison. On attend donc d’elles qu’elles se conforment à un seul modèle (la « battante » qui s’épanouit dans sa carrière) à propos duquel elles n’ont pas voix au chapitre. Il me semble aussi que le changement de statut de l’enfant dans notre société joue un rôle non négligeable dans la fuite vers le temps dit « libre ».
Je suis devenue mère tardivement et je suis très frappée par la pression qui s’exerce aujourd’hui sur les parents : un nombre incalculable d’activités organisées leur est proposé dès les cours de préparation à l’accouchement (massage des nouveaux-nés, gymnastique mère-enfant, « bébés-nageurs », animations diverses, « sensibilisation » et « éveil » à tout ce qu’on veut). Il devient même difficile d’inviter certains enfants à venir jouer à la maison tant leur emploi du temps est chargé ! Même les goûters d’anniversaire font l’objet d’une véritable surenchère : « goûters-Mac Do », « goûters-musée », « goûters-bowling », etc.. Beaucoup de parents ont l’impression de ne pas être à la hauteur (de quoi ? la question mériterait d’être posée) s’ils n’offrent pas à leur enfant la possibilité d’accéder à tout ce que le marché leur propose. Tout ce qui n’est pas consommation de loisirs se trouve ainsi relégué à une sorte d’inexistence sociale.
J’ai aussi lu avec beaucoup d’intérêt le cahier consacré à l’école et me réjouis beaucoup de lire la contribution de Marie-Ange Coudray. [2] [...]

L.T. (Suisse), 25 octobre 2003


Notes

[1Jean-Pierre LE GOFF, « Hypothèses pour comprendre le chaos ambiant », Le Débat, n° 126, septembre-octobre 2003.

[2Lettre de Politique Autrement n°30


[Haut de la page]     [Page précédente]