Où va l’école ? > 1 - Que veut-on faire de l’école ?
Appel pour la refondation de l’école

Nous, signataires, appelons le futur Président de la République à une refondation de l’École, tout particulièrement de l’École primaire. C’est une cause nationale, qui dépasse les clivages de la vie politique.
Depuis des années, l’École est malade. Ce constat, les Français le font chaque jour.
Les enfants, à la sortie de l’École primaire, maîtrisent de moins en moins bien la langue française. Beaucoup ne savent pas lire en arrivant en 6ème. Les capacités en écriture se dégradent. Tous les apprentissages de base de la langue sont sinistrés : orthographe, vocabulaire, conjugaisons, grammaire, syntaxe [1].
De même en mathématiques : les quatre opérations, la règle de trois, les calculs sur les fractions ou sur les unités de mesures courantes, les éléments simples de géométrie, ne sont plus maîtrisés à la sortie de l’École primaire [2]
. Le raisonnement mathématique a quasiment disparu jusqu’à la fin du collège.
L’histoire, la géographie et les leçons de choses sont aussi touchées. Les repères chronologiques essentiels de l’histoire de notre pays et les grands traits de sa géographie physique ne sont plus connus.
Les causes internes de cette dégradation sont identifiées :
Depuis trente ans, les programmes de l’École primaire se sont beaucoup appauvris sur l’essentiel, tout en affichant des ambitions démesurées sur l’accessoire. Une foule de sujets disparates, la pratique ludique des « nouvelles technologies » et la multiplication des activités périscolaires (prises sur le temps scolaire) empiètent gravement sur les apprentissages systématiques, en particulier en français et en calcul, qui sont les fondements indispensables de l’instruction (on est ainsi passé, en trente ans, de 15 à 9 heures de français par semaine au CP).
On a imposé, contre l’expérience des instituteurs, de nouvelles méthodes pédagogiques, fondées sur la « construction du savoir par l’élève », qui interdisent tout enseignement explicite, structuré et progressif.
On a dramatiquement baissé le niveau des exigences. Ainsi, au lieu de décider du passage ou non d’un élève dans la classe supérieure en fonction de son intérêt bien compris et de ses capacités à suivre, on pratique une politique de « flux ».
Les conséquences à long terme sont très graves :
Le déficit des connaissances fondamentales entrave lourdement la capacité à former sa pensée et à raisonner. Attention, effort intellectuel, mémoire sont affaiblis par manque d’exercice.
Les bases n’étant plus acquises, le travail des professeurs du secondaire devient de plus en plus difficile, voire impossible. Cette dégradation a gagné les universités, les classes préparatoires et les grandes Ecoles qui s’alarment elles aussi de la chute du niveau de connaissance et de maturité intellectuelle [3] .
Pour SURMONTER CETTE CRISE, il faut réaffirmer que la mission première de l’Ecole est l’instruction, la transmission des connaissances et l’apprentissage du raisonnement. Pour le traduire dans les faits, il faut :
EN PRIORITÉ, CONCEVOIR DE NOUVEAUX PROGRAMMES pour l’École primaire : courts, explicites, compréhensibles par tous, ils devront fixer la liste des connaissances à enseigner obligatoirement, selon une progression régulière et méthodique. En français, mathématiques, histoire, géographie et leçons de choses, cette liste ne saurait être inférieure, par ses exigences et les horaires prévus, aux ambitions des fondateurs de l’Instruction publique.
Cette liste devra comporter notamment :
Pour le CP : l’enseignement du code alphabétique dès le début de l’apprentissage et l’entrée dans la lecture courante ; et en calcul, l’enseignement progressif et simultané des quatre opérations ;
Pour la fin de CM2, tous les enseignements systématiques, directs et méthodiques permettant une pratique exacte et sûre de la langue, du calcul et des constructions géométriques : conjugaisons complètes, grammaire de phrase, vocabulaire, calcul sur les nombres entiers, décimaux, fractions. Il faut y ajouter la connaissance des principaux repères chronologiques de l’histoire de France (et d’Europe), des rudiments de géographie physique et des éléments de sciences.
RENDRE AU MAÎTRE SA LIBERTÉ PÉDAGOGIQUE, dans le cadre de nouveaux programmes riches, structurés et cohérents, et dans la mesure où elle permet une transmission efficace des connaissances. Les instituteurs et les professeurs doivent pouvoir procéder comme ils l’entendent, selon les particularités de leurs classes et les leçons de leur expérience. Les inspecteurs doivent les noter uniquement sur leurs résultats.
La formation des maîtres doit être entièrement revue : elle doit comporter d’une part des enseignements disciplinaires très sérieux - puisqu’un bon enseignant doit d’abord dominer les savoirs qu’il transmet -, et, d’autre part, un apprentissage pédagogique, particulièrement important pour les instituteurs, reçu principalement sur le terrain auprès de praticiens expérimentés.
RÉTABLIR UN BON NIVEAU D’EXIGENCE, en respectant le principe selon lequel un élève passe en classe supérieure seulement s’il est en état de suivre le cours avec profit (ce dont les maîtres doivent pouvoir juger sans pression d’aucune sorte). Il faut en particulier, dans une perspective de rattrapage :
- prévoir le redoublement du CP si la lecture n’est pas maîtrisée en fin d’année.
- instaurer un contrôle des connaissances en fin de CM2, fondé sur des épreuves comportant au moins dictée, rédaction, questions et problème d’arithmétique.
Nous, signataires, affirmons que la refondation de l’Ecole est un impératif de justice.
En vidant les programmes, en abaissant les exigences, en déstructurant les enseignements, les réformes successives ont conduit à un renforcement sans précédent de la sélection par la naissance et par l’argent : les familles défavorisées ou non francophones sont terriblement pénalisées lorsque ce que l’on n’apprend plus à l’Ecole doit s’apprendre à la maison, ou dans des cours de soutien payants [4].
Laisserons-nous l’École abandonner sa mission d’instruction, et des services payants se substituer à elle ? Voulons-nous mettre fin à la promotion sociale par l’École ?
Accepterons-nous d’entrer dans un nouvel obscurantisme ? Nous le refusons de toutes nos forces.
Notre cause est trans-partisane : alter-mondialistes, libéraux, communistes, gaullistes, socialistes ou chrétiens-démocrates, croyants, agnostiques ou libres penseurs, enseignants et parents d’élèves, nous sommes rassemblés par un même attachement à l’Ecole et une même volonté : refonder l’instruction publique sur la transmission de savoirs riches, solides et cohérents, et sur la liberté pédagogique des professeurs.

Signataires fondateurs :
Laurent LAFFORGUE, mathématicien, professeur permanent à l’Institut des hautes études scientifiques (IHES), lauréat de la médaille Fields en 2002, membre de l’Institut. Membre démissionnaire du Haut Conseil de l’Éducation.
Marc LE BRIS, instituteur et directeur d’école à Médréac, en Ille-et-Vilaine depuis trente ans. Auteur de Et vos enfants ne sauront pas lire ... ni compter ! chez Stock. Co-responsable du réseau SLECC (Savoir Lire Écrire Compter Calculer) de classes primaires « pilote ».
Jean-Pierre DEMAILLY, mathématicien, professeur à l’université de Grenoble, membre de l’Institut, Président du Groupe de Réflexion Interdisciplinaire sur les Programmes (GRIP).
Michel DELORD, professeur certifié de mathématiques, Vice-President du GRIP. Membre du conseil d’administration de la Société de Mathématiques de France.
Frédéric GUILLAUD, ancien élève de l’école normale supérieure. Agrégé de philosophie.
Elisabeth ALTSCHULL, professeur d’histoire-géographie, auteur de L’école des ego : contre les gourous du pédagogiquement correct)

Comité de soutien :
Alain BESANÇON, historien, membre de l’Académie des Sciences morales et politiques.
Rachel BOUTONNET, institutrice, auteur de Journal d’une institutrice clandestine et de Pourquoi et comment j’enseigne le b.a.-ba).
Jean-Paul BRIGHELLI, professeur de lettres, auteur de La fabrique du crétin et de À bonne école.
Paul DEHEUVELS, mathématicien, membre de l’Académie des Sciences.
Claude DUNETON, écrivain, historien de la langue.
Olivier FAUGERAS, informaticien, membre de l’Académie des Sciences.
Jean-Marc FONTAINE, mathématicien, membre de l’Académie des Sciences.
Catherine KINTZLER, philosophe, auteur de Condorcet, l’instruction publique et la naissance du citoyen).
Jean-Yves LALLEMAND, chimiste, membre de l’Académie des Sciences.
Michel LE MOAL, neurobiologiste et psychiatre, membre de l’Académie des Sciences.
Liliane LURÇAT, directeur de recherche honoraire au CNRS.
Maurice MASCHINO, professeur de philosophie, auteur de Voulez-vous vraiment des enfants idiots ?)
Bernard MEUNIER, chimiste, membre de l’Académie des Sciences.
Dominique MEYER, professeur de médecine, membre de l’Académie des Sciences.
Yves MEYER, mathématicien, membre de l’Académie des Sciences.
Guy MOREL et Daniel TUAL-LOIZEAU, professeurs de lettres, auteurs de L’horreur pédagogique et du Petit vocabulaire de la déroute scolaire.
Philippe NEMO, professeur de philosophie, auteur de Pourquoi ont-ils tué Jules Ferry ?
Natacha POLONY, agrégée de lettres, journaliste, auteur de Nos enfants gâchés.
Robert REDEKER, philosophe et journaliste.
Jacqueline de ROMILLY, de l’Académie française.
Pierre-André TAGUIEFF, directeur de recherche au CNRS.
Evelyne TSCHIRHART, auteur de L’école à la dérive : ce qui se passe vraiment au collège.
Éric ZEMMOUR, journaliste.


Notes

[1Selon les années, entre 21 et 35 % des élèves entrent en sixième sans avoir acquis les bases de la lecture, de l’écriture, et du calcul (évaluation qui ne prend pas en compte ceux qui déchiffrent mais ne comprennent pas bien ce qu’ils lisent).
La dégradation des compétences en français :
En 2000, une association de professeurs de français (SLL) a fait faire à 2000 élèves de 2nde une dictée datant de 1988, corrigée selon les consignes de notation de 1999 (avant la réforme de 2000). ÿ Un quart des copies ont obtenu un zéro (plus de vingt fautes lourdes)
En 2004, après quatre ans d’application des nouveaux programmes, ils ont recommencé l’expérience, sur 2500 élèves, avec la même dictée et les mêmes règles de notation. ÿ la moitié des copies obtenaient un zéro.
Cf. aussi comparaison saisissante menée par la DEP entre les performances des élèves de 1995 et de 1923, à partir de 9000 copies du Certificat d’études retrouvées dans la Somme. Voir : http://michel.delord.free.fr/cep96.pdf
(D’après l’Inspection Générale, rapport officiel de 1998)

[2Le recul des compétences en mathématiques, à la suite des réformes des programmes du primaire de 2002 :
Tests à l’entrée en 6ème (DEP, 2005) :
Écrire six cent vingt sept mille en chiffres : ...25% d’échecs.
Quel nombre faut-il ajouter à 25 pour trouver 100 : 28% d’échecs.
Combien valent 60 divisés par 4 (calcul mental) : 60% d’échecs.
876 x 34 (calcul posé) : 53% d’échecs.
27,5 x 23 (calcul posé) :70% d’échecs

[3L’inquiétude des Grandes Écoles : Alain MARUANI, Professeur à Télécom Paris, animateur du groupe de réflexion sur les mathématiques (concours Mines-Ponts) : « Le niveau d’entrée des candidats ne cesse de décliner, les écarts de niveaux ne cessent de se creuser. Même corrigés du phénomène immémorial de doléance sur le déclin des jeunes générations, ces signaux sont, par leur persistance et leur force, inquiétants. » (Les Echos, 31/01/06) Un colloque s’est tenu sur la question à l’ENST le 10 mai 2005, organisé par les Ecoles du Concours Commun Mines-Ponts. La conclusion est très nette : le niveau en mathématiques baisse rapidement depuis une quinzaine d’années.

[4Le renforcement des inégalités et la montée en puissance d’un système parallèle, par défaillance du système public.
En 1950 : 25% d’enfants de familles modestes dans les grandes Ecoles (X, HEC, ENS, ENA). En 2000 : moins de 5% (à effectifs de promotion identiques). (Chiffres Insee)
Le chiffre d’affaires officiel du marché du soutien scolaire est de 2 milliards d’euros par an. Ce marché augmente à une vitesse de 20% par an.


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