Air du temps > Quel lien entre les générations ?
Au moins, on aura été prévenus

Jean, 31 ans, consultant

Petit rigolo, consultant en stratégie immobilière, bidouilleur de sites Internet, philosophe du dimanche, mari (une fois) et papa (deux fois), je suis un peu tout ça à la fois...

Comment les nouvelles générations perçoivent-elles le monde qui leur est légué ?

Au moins, on aura été prévenu.

Quel héritage des jeunes d’origines diverses estiment-ils avoir reçu de leurs parents et de la société ?

Ma culture politique, et mon rapport à la société en général, me viennent d’un parcours que je peux tenter de retracer à grands traits.
Tout d’abord, je viens d’une petite bourgeoisie de petite ville de province. Un milieu plutôt diplômé (mes deux parents et mes quatre grands-parents ont fait des études supérieures, ce qui est statistiquement rare, paraît-il). Une partie normande, une partie parisienne, une partie issue d’une immigration compliquée.
Des parents (très) cathos, plutôt à gauche dans les années 1970, mais anti-communistes, devenus très vite d’actifs militants des droits de l’homme (Amnesty International).
A la maison se tenaient réunions, AG, rédaction de tracts, de lettres ouvertes au Pape, pour demander par exemple la libération d’un prêtre français emprisonnés au Chili, qui après intervention de Jean-Paul II débarquait chez nous.
Mon père, candidat une fois sur une liste aux municipales, était orienté « deuxième gauche », et a quitté la liste au deuxième tour, refusant l’arrivée du PCF. J’ai grandi dans la peur de l’inévitable invasion russe. Dans mes cauchemars, les chars soviétiques débarquaient régulièrement. Vivant dans une ville militaire, chaque passage d’une patrouille d’avions de chasse me laissait au bord de l’arrêt cardiaque.
La société des années 75-95 m’a permis de bénéficier d’un système scolaire équilibré. J’ai eu à la fois un enseignement « normal » et un environnement d’apprentissage normal. Avec des contrastes cocasses : ma première institutrice de CP, en 1979, était une vieille dame à l’ancienne (règle, blouse, bons points), le suivant un soixante-huitard échevelé (pas d’estrade, pull en laine non traitée, méthode globale). Je suis heureux d’avoir connu ces quelques années où les profs ne terrorisaient plus les élèves, avant que les élèves ne commencent à terroriser les profs. 10 ans dans le public, 5 ans dans le privé (provincial, catho rural).
Un net embourgeoisement dans les années 1980 a suivi un déménagement qui a coupé la famille du noyau dur de militants catho-droit de l’homme échevelés. Les concerts d’orgues à la cathédrale ont remplacé les barbus à guitare. Une lecture assidue et hebdomadaire du Figaro Magazine, puis du Nouvel Economiste, que mon père lisait lui-même à peine, m’a forgé à partir de l’âge de 13 ans une solide culture de la pensée libérale, tout en m’orientant vers des études commerciales.
La chute du mur de Berlin, vécue « en direct » en 1989, a peut-être joué un rôle libérateur. Plus tard, au lycée (bac en 1991), j’ai vu naître ma conscience politique, attirée par la figure et les idées de Michel Rocard, auditeur fanatique du billet politique d’Alain Duhamel sur Europe 1. J’ai compris que j’étais donc techniquement à gauche.
Étudiant, les cours de philo et une ouverture croissante sur l’actualité m’ont confirmé ce choix. J’ai même fait l’expérience de l’engagement à 20 ans au sein d’un parti (le PS !), de 1993 à 1995 (les années Balladur). Je ne me suis pas encore remis d’un militantisme déçu : les vieux caciques du partis considèrent les jeunes tout juste comme de bons colleurs d’affiches, tandis que les jeunes militants les plus actifs se moquent royalement des idées mais débordent d’ambitions personnelles.
L’histoire familiale, ou plutôt les histoires, les anecdotes et les petits secrets de mes grands et arrière-grands parents (les deux guerres, la résistance, l’étoile jaune, Drancy, le Débarquement) m’ont énormément marqué. Et je vois seulement maintenant à quel point ça a pu jouer sur ma conscience politique. Par ailleurs, Mai 68 dans la famille : connaît pas.

A quels collectifs ont-ils le sentiment d’appartenir ?

À la France : OUI, sans trop savoir pourquoi. C’est en voyageant à l’étranger qu’on en prend conscience.
À l’Europe : Bof ! Pourtant, il est évident qu’on est pas comme les autres.
Aux Normands : NON, je suis d’ailleurs toujours surpris de voir les autres s’accrocher à une identité régionale.
Aux Parisiens : Mais qu’est-ce que cette catégorie signifie, au juste ? D’ailleurs j’ai récemment franchi le périph.
Aux jeunes : NON. Je crois d’ailleurs vivre plus dans le même monde et partager la même culture que des gens de 50 ans, qu’avec des moins de 20 ans aujourd’hui.
Aux trentenaires : cohorte amorphe.
Aux bobos [bourgeois-bohême] : Ce grand tout n’incarne rien de plus qu’un mode de consommation atypique associé au vote pour Delanoë. Mais statistiquement, je suis un BOBO.
Aux cadres : NON. Je ne partage ni l’esprit de classe des cadres issus de la bourgeoisie, population qui tend à disparaître, ni la sous-culture managériale des nouveaux venus.
Aux intellos : si intellectuel est une profession, j’en suis totalement exclu. Si le terme désigne ceux qui lisent et réfléchissent un peu, alors je signe. Est-ce vraiment un collectif ?
À la (grande) bourgeoisie : Je n’en viens pas, je n’en fais pas partie.
Aux classes populaires : Je n’en viens pas, je n’en fais pas partie.
À la Gauche, que dis-je, au Peuple de Gauche : ce n’est plus un collectif, c’est une bouillabaisse.
À la deuxième gauche : N’existe plus.
Aux lecteurs de Télérama : OUI, et même abonné, s’il vous plaît.
Mais je n’oublie pas ces nombreux collectifs auxquels il m’arrive de revendiquer une certaine appartenance : « nous, les hommes », les parents d’élèves, les contribuables, les usagers des transports en communs, et tant d’autres...

Comment conçoivent-ils la politique ?

La Vie Politique Française ne mérite pas qu’on s’y attarde. La politique, la vraie, la façon dont les hommes pensent et dirigent leur vie, je la définirai en citant Castoriadis : « Nous souhaitons, politiquement nous voulons l’existence d’institutions telles qu’elles puissent exercer une influence sur les hommes dans un sens donné, mais nous nous demandons jusqu’à quel point vont ces institutions, et à partir de quel moment les sujets de cette société dotée des institutions souhaitables ne deviendraient pas des zombies ou de purs produits de ces institutions - nous voulons que les humains veuillent ces institutions, mais qu’ils les veuillent réflexivement, de manière réfléchie » (Sujet et vérité dans le monde social-historique, Seuil, 2002, p.192. Séminaires 1986-1987)

Comment envisagent-ils l’avenir ?

J’ai du mal à me résoudre au pessimisme.

L’engagement ?

Déçu une première fois, j’avoue que l’engagement politique me démange cependant régulièrement. L’engagement militant pour défendre des idées : j’ai essayé, j’ai arrêté. Plus tard, un jour, je peux m’imaginer candidat à des élections locales, où des compétences professionnelles pourraient s’ajouter à une vision de la politique.
L’engagement militant néo-gauchiste anti-les méchants me semble souvent stérile, parfois immature, exceptionnellement il s’avère même irresponsable.
Le seul engagement que j’admire, le seul que je prendrais dans la minute s’il le fallait, c’est celui des résistants, un engagement pour la liberté.

Jean


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