Archives > Où va l’école ? > 4 - Choses vues ou lues
De quoi elle se mêle, la prof ?

Une classe de première année de CAP coiffure dans un lycée de la banlieue sud de Paris, dernière semaine avant les vacances de Toussaint. C’est lundi, huit heures du matin, il ne fait pas encore vraiment froid, mais les corps sont lourds. Les douze jeunes filles, de quinze à dix-huit ans, se calent sur leur chaise, sans retirer leur manteau.
Leila, emmitouflée dans son écharpe, déclare à la cantonade que c’est son dernier jour : « J’abandonne la coiffure, je suis allergique au brushing ». Le professeur, une ancienne coiffeuse, explique : « C’est impossible, c’est de l’électricité... » « Alors, je suis allergique aux produits ! Mes mains enflent et rougissent. » Elle les montre, elles sont fines et blanches. Une de ses camarades vient à sa rescousse : « Si elle veut abandonner, c’est son droit, elle a pas besoin de donner des explications. » La tension monte. Les adultes se taisent. Leila s’énerve : « C’est ma vie, je fais ce que je veux ; si j’ai pas envie de faire coiffure, personne peut m’obliger. » Tous les élèves s’enferment dans leur mutisme, regardent le professeur d’un œil sombre.
Stéphanie, jusque là silencieuse, éclate en sanglots et quitte la classe brusquement. A travers les vitres, on la voit fuir dans la cour. Les adultes présents se regardent sans comprendre. Ils ignorent encore que le jeune frère de Stéphanie est atteint d’un cancer en phase finale. Cécile bondit à son tour pour aller consoler son amie. Passé le moment de surprise, le professeur se dit qu’il faut réagir et rejoint les deux élèves à l’extérieur. Elle renvoie Cécile en classe et prend Stéphanie par le bras, lui parle à l’oreille doucement.
La porte claque, Stéphanie est de retour dans la salle, furieuse. « De quoi elle se mêle la “prof”, c’est une affaire privée, ça la regarde pas ! » Les élèves font bloc. « Stéphanie n’a pas envie d’être consolée par la prof., elle a pas besoin d’elle, en ce moment elle a besoin de nous. »
Si Stéphanie a craqué, cela ne concerne pas le professeur, c’est son espace privé, l’espace des copines. Le professeur ne peut s’intéresser qu’à l’espace scolaire. Mais que faire lorsque les affects font irruption dans l’espace scolaire ?
La séance semble fichue. Lorsque le professeur rejoint le groupe, des remarques acerbes fusent. Dans un exercice d’improvisation, une élève lâche entre ses dents : « Aujourd’hui, j’suis vénèr, j’ai envie de tuer la prof. »
Ce matin, la relation pédagogique est brisée. Elle reprendra plus tard, abîmée, détériorée par des événements souvent imprévisibles sur le moment. Ce jour-là, Leila a exprimé tout haut ce que plusieurs d’entre elles avaient enfoui au fond d’elles-mêmes. Comment trouver la force de faire semblant, lorsqu’on n’a pas choisi ce que l’on fait ? Quand on les interroge, la plupart de ces élèves affirment avoir accepté cette section par défaut. Elles aiment bien la coiffure, mais l’une aurait voulu être infirmière, l’autre kinésithérapeute, une autre assistante sociale, « mais les résultats scolaires ne suivaient pas... »
Tout à l’heure, elles vont retrouver un nouveau professeur qui ignore ce qui vient de se passer. Elles devront à nouveau faire semblant d’y croire, jusqu’au prochain incident.
Leila reviendra en cours après les vacances, comme si de rien n’était. Elle se montrera même active dans les nouveaux exercices. Dans ce lycée professionnel, on vit aussi des moments joyeux. Certaines sont heureuses d’avoir choisi cette section et réussissent. Mais, avant la fin de l’année, combien abandonneront, combien passeront le CAP l’année suivante ?

R.W.
Janvier 2003


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