Où va l’école ? > 1 - Que veut-on faire de l’école ?
« Être et avoir » : la nostalgie n’est plus ce qu’elle était

Le succès du film de Nicolas Philibert « Être et avoir » est incontestable. Plus d’un million et demi de spectateurs l’ont déjà vu, le prix Louis Delluc lui a été attribué et il a été élu meilleur film de l’année par les auditeurs de l’émission « Le masque et la plume » sur France Inter. Cette unanimité du grand public et de la critique tient en grande partie au sujet de ce documentaire tourné dans la classe unique de l’école de Saint-Étienne-sur-Usson, petit village du Cantal. Le talent de Nicolas Philibert était déjà évident dans ses précédents films qui n’ont pourtant pas bénéficié d’une aussi grande notoriété. Ce succès est en fait révélateur de l’état de l’opinion vis à vis de la crise de l’école.

Le retour du maître d’école ?

Certains critiques ont reproché au réalisateur d’avoir choisi une classe atypique et un instituteur « ringard ». Il est vrai que ces classes uniques disparaissent progressivement en raison de l’exode rural et que l’attitude d’autorité de l’enseignant, Georges Lopez, n’est pas préconisée par la pédagogie « moderne » officielle. Nicolas Philibert dit avoir délibérément fait le choix d’écarter les enseignants qui disaient avoir des relations de « copains » avec leurs élèves, attitude pourtant très répandue, bien illustrée par la série télé « L’instit ». Gérard Klein y campe un personnage d’enseignant improbable, armé de bons sentiments qui parvient à résoudre comme par miracle les difficultés d’une collectivité qui ne réussissait apparemment pas à les affronter sans lui. Surgi d’on ne sait où sur sa moto il consacre l’essentiel de son temps aux problèmes personnels et sociaux de ses élèves qu’on ne voit pratiquement jamais en situation de classe ; sa mission accomplie, il repart sur sa moto, conforté dans ses bons sentiments et auréolé par la gratitude de toute la communauté enfin guérie de ses démons.
Ce fantasme d’une école capable de résoudre tous les problèmes est en perte de vitesse. Dans le film, Georges Lopez se qualifie de « maître », se fait appeler « Monsieur » et consacre tout son temps à enseigner. La sympathie que manifestent les spectateurs, renvoie peut-être à une certaine nostalgie pour leur propre enfance mais on peut aussi penser que l’opinion publique, alarmée par la multiplication des actes de violence à l’école et les chiffres alarmants de l’illettrisme, exprime de cette manière une demande de plus d’autorité de la part des adultes et un recentrage de l’école sur la transmission des connaissances. L’attitude de Georges Lopez est certainement plus facile à imposer dans le milieu socio-culturel d’un petit village auvergnat que dans les grands centres urbains, elle est cependant la condition nécessaire à l’acte d’enseigner.

Quelle méthodes d’apprentissage ?

Parce qu’il pose une distance entre lui et ses élèves et qu’il ne cherche pas à nier ou à dissimuler le caractère asymétrique de la relation enseignant-élève, Georges Lopez ouvre l’espace où la transmission peut avoir lieu. Mais si on se prend à penser qu’un tel enseignant peut réduire les dégâts provoqués par certaines méthodes dites « modernes » qui préfèrent le tâtonnement, l’approximation et les devinettes à l’explication, à la rigueur et au raisonnement, on s’aperçoit à quel point la confusion pédagogique sévit encore dans les écoles.
Ainsi, une séquence illustre la nocivité de la méthode globale (ou semi-globale) d’apprentissage de la lecture dont plusieurs ministres avaient pourtant affirmé qu’elle était abandonnée depuis longtemps et qui reste largement utilisée. Invité à distinguer le féminin du masculin en réunissant les étiquettes « son » et « amie » le petit Johann fait preuve d’intelligence en proposant « son copain », deux mots masculins opposés à « sa copine », deux mots féminins. Ses réponses tout à fait pertinentes soulignent l’absurdité d’un exercice qui voudrait illustrer une règle par son exception . Quand le maître lui refuse cette « lecture », il reste interdit au sens propre du mot : interdit de comprendre. Aucune explication ne lui est donnée. Il doit « construire lui-même son propre savoir »... encore faudrait-il qu’il possède les clés qui permettent de le faire (ici, la notion de voyelles et consonnes). On est gêné d’entendre les spectateurs rire de l’enfant piégé par l’incohérence de la méthode, d’autant plus que l’expression de son visage laisse craindre qu’il ne se pense idiot. L’injonction à l’autonomie produit ici son contraire : l’enfant n’osera plus proposer quoi que ce soit.

Un sentiment de malaise

Nicolas Philibert manie la caméra avec lucidité. Il sait qu’elle n’est jamais neutre et l’utilise avec discrétion et prudence. Pas assez pourtant car il n’évite pas toujours les dangers de manipulation et de voyeurisme, la tentation du sensationnel aux dépens des personnes filmées. La séquence où toute une famille d’agriculteurs « sèche » sur les devoirs du fils, engendre un rire sans indulgence, peu sympathique. Le réalisateur a d’ailleurs avoué que c’était lui qui avait donné une opération difficile à faire à l’enfant, à l’insu de l’instituteur, cédant ainsi à la tentation de la « mise en scène ». Le témoignage est faussé, l’effet produit ambigu.
On éprouve encore un sentiment de malaise quand Georges Lopez essaie de faire parler de ses problèmes une petite fille en grande difficulté psychologique qui, en présence de la caméra, reste bien évidemment muette et finit par pleurer. On ne voit pas de raison à cette intrusion dans la vie intime d’une petite fille, si ce n’est l’idéologie politiquement correcte de la transparence qui fait peu de cas de la vie privée, du secret professionnel et la tentation du sensationnel, du film vérité dont on mesure les avatars dans les émissions de « télé réalité ».
Le succès d’« Être et avoir » révèle l’intérêt, voire la passion que la question scolaire suscite toujours dans la discussion politique en France. Le public semble avoir admis qu’on ne peut pas tout exiger de l’institution scolaire si on ne veut pas la voir s’effondrer mais il reste à définir ce qu’on peut en attendre dans la société d’aujourd’hui et on n’échappera pas en particulier à la nécessité de faire un bilan critique des réformes de ces dernières décennies et des méthodes imposées par des « experts » plus préoccupés d’idéologie que de l’intérêt des élèves .

Janine MOITHY
Janvier 2003


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