Regard sur l’actualité > Société et culture
23 mars 2004
Face à la stratégie de la terreur

À travers les attentats terroristes de Madrid, l’Europe s’est trouvée à son tour confrontée à la terreur aveugle, au meurtre délibéré de population civile. La vision de la souffrance et de la mort, relayée et diffusée quasiment en direct à la télévision, nous confronte à l’horreur, déstabilise les repères du sens commun. Devant l’énormité du crime et son non-sens apparent, c’est l’idée même de résistance et de lutte qui semble un moment suspendue : comment cela a-t-il été possible ? Comment des êtres humains peuvent-ils en arriver à commettre de tels actes qui dépassent l’entendement ?

Logique du terrorisme

Le terrorisme d’Al-Qaida cherche à faire le plus de morts possibles, avec un impact médiatique et politique qui montre sa puissance. Il vise à installer un climat d’angoisse et d’insécurité permanent dans la population, à créer un sentiment d’impuissance devant une menace diffuse qui semble pouvoir se concrétiser à tout instant. Ce terrorisme s’accompagne d’un discours de haine contre l’Occident, contre « les juifs et les croisés » et tous les représentants de Satan. Dans les sociétés développées, ce vocabulaire paraît fou et d’un autre âge, accentuant un peu plus le caractère insensé des crimes commis et ses effets déstabilisants.
À ces buts essentiels du terrorisme s’ajoutent des justifications apparemment plus limitées mais qui ressortent de la même logique meurtrière. Selon la cassette enregistrée trouvée à Madrid, ces attentats seraient une réponse à la « coopération de l’Espagne avec les criminels Bush et ses alliés ». L’Espagne aurait été frappée comme le « maillon le plus faible de la chaîne » qui implique les pays qui ont soutenu l’intervention américaine en Irak. Le terrorisme islamiste cherche à introduire un calcul sordide dans la population en laissant planer l’idée que ceux qui se sont opposés à l’intervention militaire peuvent se considérer, peu ou prou, comme des innocents qui comme tels seraient moins susceptibles d’être la cible d’Al-Qaida. Le crime est ainsi intimement lié à un chantage qui parie sur la lâcheté des individus, des peuples et des gouvernements qui les amèneraient à croire qu’ils seraient exclus de la prochaine tuerie. Cette logique n’est pas sans rappeler celle qui cherchait à faire croire aux « bons français » qu’ils n’étaient pas concernés par la terreur nazie grâce au « bouclier » de la collaboration. Ce qui a amené certains d’entre eux à relativiser ou à fermer les yeux sur des crimes qui ne les concernaient pas directement. Là se manifeste le caractère maléfique de la stratégie d’Al-Qaida qui teste les faiblesses des démocraties, en jouant sur les pulsions égoïstes, sur l’idée que la vie est le bien suprême, au détriment des valeurs de dignité et de solidarité. La levée en masse du peuple espagnol contre le terrorisme, les réactions d’indignation et de solidarité qui se sont manifestées dans les pays européens et dans le monde montrent que ces buts sont loin d’être atteints. Reste une question embarrassante : si l’on met en rapport les attentats et les résultats des élections (le Parti populaire d’Aznar était donné largement vainqueur avant les attentats), ne peut-on pas considérer qu’Al Qaida a réussi à peser directement sur la démocratie ? Cette première question en appelle une autre plus précise : les changements opérés dans la politique étrangère signifient-ils que les terroristes sont parvenus à leurs fins ?

Un gouvernement discrédité

On ne saurait répondre sommairement par l’affirmative, comme certains l’ont fait en prenant appui sur la succession rapide des événements pour parler d’un nouveau Munich. La succession dans un court laps de temps qui sépare les attentats des élections ne signifie pas qu’existe un lien direct et causal entre eux. Le laisser penser, c’est faire fi du facteur décisif : la façon dont le gouvernement Aznar a fait face à la situation. Et c’est avoir une piètre idée du peuple espagnol que de laisser penser qu’il aurait en quelque sorte fait preuve de lâcheté alors qu’il est confronté depuis longtemps au terrorisme de l’ETA et qu’il a immédiatement affirmé avec force sa détermination et son attachement à la démocratie.
Au départ, la piste de l’ETA apparaissait crédible à l’ensemble des forces politiques et des espagnols. Cette organisation terroriste est l’auteur d’une longue série d’attentats meurtriers. Depuis quelques années, des coups sévères lui ont été portés amenant en partie son démantèlement, et à la veille des élections, des groupes liés plus ou moins formellement à cette organisation auraient pu montrer par des attentats qu’il fallait encore compter avec eux. Il n’empêche que la façon dont le gouvernement Aznar a privilégié la piste ETA en disqualifiant d’emblée tout autre hypothèse, le style autoritaire et distant avec lequel il s’est adressé à l’opinion ont entraîné une réaction massive. La majorité de la population a eu très vite le sentiment que le gouvernement espagnol lui cachait la vérité, essayait de la manipuler pour préserver ses intérêts électoraux jusqu’au jour des élections. Depuis lors, les révélations sur les pressions exercées sur les médias dans les jours qui ont suivi l’attentat sont venues confirmer ce point de vue. Dans un moment où le pays sous le choc a besoin de paroles fortes et de se retrouver autour de ceux qui le représentent, la façon dont le gouvernement Aznar a affronté l’épreuve a été décisive. L’idée d’un mensonge d’État instrumentalisant les victimes, l’autoritarisme voire l’arrogance d’Aznar déjà vivement ressentis à d’autres occasions, ont amené une majorité de l’opinion à considérer qu’il était incapable d’être à la hauteur de la situation et avait failli à ses responsabilités. Nombre de citoyens espagnols ont eu ainsi le sentiment d’être « trahis » par un gouvernement qui ne fait pas grand cas de l’opinion depuis qu’il a obtenu la majorité absolue lors des précédentes élections. Dans ces moments de crise et de grande tension, l’existence d’une instance politique forte au-dessus des intérêts des partis, représentée par des hommes incarnant le pays et parlant en son nom est particulièrement décisive. Il s’agit d’une dimension inhérente au politique qu’on ne saurait sous-estimer dans la façon dont un pays peut faire face à l’épreuve.
Ces facteurs bien réels ne suffisent pas cependant à rendre compte de ce qui s’est passé. Comme un journaliste l’a écrit dans le Corriere della Sera : « Qui a voté socialiste a donné la sensation, qu’il estimait que le mensonge d’Aznar pesait pour lui davantage que la stratégie terroriste d’Al-Qaida. » Et sans nier la part essentielle prise par la révolte et le rejet de la façon désastreuse dont le gouvernement Aznar a fait face à la crise, celle-ci n’explique pas tout.

L’opposition à la guerre en Irak et le pacifisme

Un autre facteur est également entré en ligne de compte. L’Espagne est l’un des pays européens où l’opposition à la guerre en Irak a été particulièrement massive. Le gouvernement Aznar a passé outre et s’est engagé avec la coalition anglo-américaine. Il a entraîné le peuple espagnol dans une guerre qu’il ne voulait pas. Avant les attentats, cette question paraissait contrebalancée par d’autres aspects de la politique d’Aznar et son parti n’était pas donné battu. Dans le vote qui a suivi les attentats, a aussi pesé le désir d’en finir avec un gouvernement qui a engagé le pays en Irak contre l’avis de la majorité de la population.
Les manifestations contre le Parti populaire allaient plus loin : « Aznar c’est ta guerre, ce sont nos morts ! » scandaient des manifestants et l’idée selon laquelle le pays n’aurait pas été frappé si Aznar n’avait pas apporté son soutien à la coalition anglo-saxonne était présente. Certains mots d’ordre choquent : « Aznar coupable, c’est toi le responsable », sans parler de ceux que l’on retrouve dans les manifestations contre l’intervention américaine en Irak : « Bush, Blair assassin », Aznar cette fois étant caractérisé de la même manière. Au moment où Al-Qaida venait de commettre les attentats de Madrid et continuait ses attentats meurtriers en Irak, au moment où son communiqué était connu, un courant pacifiste resurgissait qui rendait responsable le gouvernement d’Aznar en l’associant à ceux de Blair et Bush.
On peut estimer que la guerre en Irak était « une erreur et une faute », selon l’expression de D. de Villepin, qu’elle a fourni au terrorisme un nouveau terrain d’action et qu’il s’agit de trouver une solution dans le cadre du droit international et de l’ONU. Mais ce qui apparaît, pour le moins problématique, c’est la posture consistant à rendre responsable son gouvernement, alors même qu’Al-Qaida vient de commettre un massacre dans le pays, c’est de réclamer au plus vite le retrait des troupes d’Irak, alors qu’Al-Qaida justifie son meurtre de masse en se référant à la présence des troupes espagnoles en Irak.
Cela n’implique pas la fin ou le refus de la critique de la politique et du chantage de Bush et de son administration : « Qui ne combat pas le terrorisme comme nous l’entendons, fait son jeu. » Mais il existe une solidarité basée sur des valeurs démocratique sur lesquelles européens et américains se retrouvent malgré les différences et les divergences de politique et d’appréciation. Quelles que soient les différences dans la façon de combattre le terrorisme, il est notre ennemi commun. L’héritage démocratique n’est pas exempt de dérives et il a aussi ses pages sombres, mais il n’en fonde pas moins une fidélité et une solidarité première dans l’épreuve. Les manifestations pacifistes contre l’intervention de la coalition en Irak procèdent à l’inverse en fustigeant les États-Unis comme un ennemi et en faisant leur cible première. Le pacifisme se veut innocent et feint d’ignorer la haine meurtrière d’Al-Qaida pour le monde occidental et les démocraties qui sont placés sous le signe de Satan.

Forces et faiblesses des démocraties

Le nouveau premier ministre socialiste ne se situe nullement dans cette logique. Il a annoncé le renforcement de la politique de la lutte contre le terrorisme et de la politique de sécurité.
Antérieurement, il a fait le choix courageux d’être solidaire du gouvernement Aznar dans la lutte contre le terrorisme. Son opposition à la guerre en Irak et son engagement de retirer les troupes espagnoles après le 30 juin 2004 sont d’ordre politique. Mais pourquoi, à quelques jours des attentats à Madrid, déclarer que les troupes espagnoles seront retirées d’Irak, au risque de donner l’impression de céder au chantage ? Qu’on le veuille ou non, de telles déclarations précipitées mettent en jeu l’idée qu’un pays a de lui-même et l’image qu’il donne aux autres.
Le problème n’est pas à poser caricaturalement dans les termes binaires de la victoire de la démocratie ou du succès d’Al-Qaida. Les attentats de Madrid ont été ressentis comme une agression contre l’Europe, ils ont développé le sentiment d’appartenance et de solidarité des peuples européens dans l’épreuve, renforcé leur détermination à combattre le terrorisme. Mais il ne faut pas craindre d’affronter lucidement la question des faiblesses internes des pays européens sur lesquelles cherche précisément à s’appuyer le terrorisme : le pacifisme angélique, le repli individualiste et la mésestime de soi sont aussi présents au cœur des démocraties. Celles-ci mettent en jeu le rapport que les peuples de l’Union européenne et leurs gouvernants entretiennent avec leur propre héritage, la façon dont ils se représentent le rôle qu’il peuvent ou non encore jouer dans l’histoire en pesant significativement dans les affaires du monde.

Politique Autrement, le 23 mars 2004


[Haut de la page]     [Page précédente]