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L’héritage chrétien

Denis, 28 ans, militant MRJC

C’est avec un peu d’appréhension que je réponds à la sollicitation du club Politique Autrement. Celle-ci demande d’éclaircir ses positions et d’en chercher les origines. J’ai essayé de réaliser cet exercice avec lucidité, sans fausse pudeur (et aussi avec le temps dont je disposais). Certains développements sont sans doute lapidaires : gageons qu’ils soient la base d’une discussion plus approfondie...
Par ces quelques pages, je tenterai de vous présenter quelques éléments clefs de l’héritage reçu, de mes engagements collectifs et de ma vision du politique. Avant d’évoquer tour à tour ces différentes questions, il m’a semblé important de vous livrer quelques éléments de mon parcours personnel, conscient qu’il n’existe pas de génération spontanée...

Quelques éléments de mon parcours

- Parcours d’engagements :
Je suis actuellement permanent national du MRJC [1] après y avoir été militant pendant plus de 10 ans. D’abord membre d’une équipe de jeunes qui a réalisé différentes actions d’animation locale, j’ai été appelé à exercer différentes responsabilités : animateur d’équipe, animateur de sessions de formation, président départemental, administrateur régional et enfin permanent national depuis 2000. Cet engagement fait suite à un parcours au catéchisme et surtout à l’ACE [2] .
Cet engagement m’a donné le goût du politique. Ce goût s’est concrétisé d’abord par un engagement dans un club local de réflexion réunissant divers courants de gauche puis par l’adhésion au PS depuis 2002.

- Parcours scolaire :
École publique communale
Collège public à Bourg-en-Bresse
Bac scientifique dans un lycée de Bourg en Bresse
DUT en informatique et statistique à Grenoble
Maîtrise en informatique à Besançon

- Origines familiales :
Il me paraît important de communiquer quelques éléments caractéristiques de ma famille. En tout cas, ceux qui ont façonné ma manière de voir le monde :
- Catholique pratiquant, héritier du catholicisme social et de l’action catholique (MRJC puis CMR [3] )... les « cathos de gauche » !
- Habitant en milieu rural ; 20 km de Bourg-en-Bresse (préfecture du département de l’Ain).
- Je suis le dernier de 4 enfants.
- Famille fortement engagée dans la vie communale : ecclésiale (paroisse et CCFD [4]), associative, et politique (mon père est aujourd’hui maire de la commune).
- Père : PDG d’une PME de plasturgie de 300 salariés.

Quel héritage estimez-vous avoir reçu de vos parents et de la société ?

- Le goût de la « chose » publique
La famille et le MRJC m’ont initié à la chose publique. Très jeune, je me souviens d’avoir été passionné par les débats politiques qu’ils soient locaux ou nationaux. Les retours du dernier conseil municipal, les soirées électorales, les infos du 20h ou les premiers engagements politiques de mes frères aînés occasionnaient des repas familiaux parfois houleux. J’ai retrouvé ce plaisir au sein du MRJC. Ce mouvement m’a permis de comprendre les mécanismes politiques d’abord selon une grille EPI (économie - politique - idéologie) puis avec des analyses plus complexes et peut-être plus déroutantes.
Débattre sur le monde pour mieux le comprendre est alors devenu pour moi un plaisir, un plaisir intellectuel... Cet exercice est permanent dans ma responsabilité au MRJC : ça a d’ailleurs été la motivation première pour accepter une permanence nationale.
Cela dit, ce plaisir s’incarne à des moments clefs de mon parcours : des interventions et des travaux sur documents où l’expérience vécue s’éclaire, où le parcours d’engagement prend un sens particulier, où les convictions s’enracinent...
Deux exemples :
- Une intervention de Guy Coq (philosophe « disciple » d’Emmanuel Mounier) sur l’espérance. Ce que j’en retiens : l’espérance est un choix. Oser affirmer que demain n’est pas mort, qu’il est le fruit de l’action présente, que le pire ou le mieux sont possibles. Il ne s’agit d’être ni optimiste, ni pessimiste. Ce choix est une convocation à l’action.
- Un travail sur des textes de Hanna Arendt lors d’une session de formation des permanents MRJC. Ce que j’en retiens : si nous mettons au cœur de nos relations le monde et sa transformation, alors nous humanisons notre relation, le monde et chacun de nous.
Ces « conceptions théoriques » de l’engagement rejoignent mon expérience vécue au MRJC où, pour moi, la perspective de transformation sociale est une base à une émancipation personnelle et à une certaine forme de vivre-ensemble, bien loin des appels récurrents et un peu niais à la convivialité, au lien social. Elles constituent pour moi les socles d’un faire société à construire.

- La compréhension du monde : le privilège des engagés
L’engagement amène à se confronter aux réalités de la société et donc à mieux les percevoir. Cette confrontation au réel est, pour moi, le lieu de l’incarnation des valeurs, là où elles prennent sens. Elle permet de percevoir les rapports de force et les clivages contemporains. L’engagement et l’inscription dans les rouages sont alors une condition sine qua none à la prise de parole politique, un rempart à la démagogie.
Cette conception de l’action interroge le rapport aux valeurs, aux projets de société, aux convictions. Pour moi, il ne doit plus y avoir une phase d’élaboration suivie d’une phase de mise en œuvre d’un projet ficelé. L’action nécessite de se doter de clefs de lecture pour comprendre les mutations sociétales et dans le même temps d’intégrer le rapport de force démocratique. Cet aller-retour nourrit les convictions en même temps qu’il garantit l’action. Cette posture demande aux acteurs d’exercer un recul réflexif permanent. Elle est donc assez exigeante mais porte les conditions du renouveau démocratique et d’une rupture d’avec les clivages d’avant-hier...

- D’une passion du territoire rural en général et de mon village en particulier à une reconnaissance des différents échelons démocratiques
Très vite par mes parents, j’ai été inséré dans la vie de mon village. S’est développée ensuite une véritable passion pour celui-ci qui s’est élargi à l’ensemble du milieu rural suite au passage au MRJC. Aimer son village, c’est aimer ses habitants, les relations sociales vécues, son architecture et la nature environnante... Ça peut paraître un peu « fleur bleue », mais je vis une relation « charnelle » avec mon village et le milieu rural !
Dans le même temps, très jeune, notamment par un engagement au CCFD, mes parents m’ont ouvert aux problèmes globaux du monde. Ça m’a permis de prendre conscience de l’extrême pauvreté, et progressivement des logiques économiques en œuvre qui conditionnent ce mal développement... Cette articulation entre le local et le global a pris une dimension supplémentaire par la permanence nationale du MRJC. J’y ai découvert les enjeux nationaux et la nécessité d’une structuration de la démocratie. Du slogan « agir local, penser global » largement diffusé dans les sphères militantes chrétiennes, j’ai découvert l’impérieuse nécessité d’agir et de penser aux niveaux local, régional, national, européen et mondial.

- L’héritage chrétien : un appel à l’humilité et à l’ambition
Retirer les origines chrétiennes d’un héritage n’est pas aisé. Je me sens obligé d’intégrer à ce stade des réflexions plus spirituelles : j’espère respecter par là-même les conditions à un débat laïc. Ma perception de la foi chrétienne (en tout cas, c’est comme ça que je la vis) appelle tout à la fois à l’humilité et à l’ambition. Cette dualité me semble au cœur de l’Évangile et constitue à mes yeux le message central de la venue du Christ.
Essayons de faire simple :
- Croire au Dieu de Jésus-Christ, c’est reconnaître que Dieu a une telle confiance en l’homme qu’il a fait le choix de prendre sa condition. Cette confiance l’a amené à s’incarner dans le plus petit d’entre les hommes, un bébé né dans une pauvre mangeoire. Pour moi, c’est un appel à l’humilité, à la confiance aux autres, en l’homme.
- Croire au Dieu de Jésus-Christ, c’est reconnaître le message d’amour du Christ : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Cet unique commandement me semble être d’une très grande ambition pour le monde. La résurrection du Christ est un signe d’espérance. Par delà les échecs et les désillusions, une lueur montre que le meilleur n’est pas mort. Reste à déterminer le « comment » et le « pour quoi », et là, nous touchons peut-être aux limites de l’Évangile qui ne donne pas de recettes mais propose des principes.
Ces messages ont une portée intime : ils demandent à être toujours ré-interprétés, ré-interrogés. Je m’y exerce par la confrontation aux écritures, par la célébration et la prière. Si j’accorde peu de temps aujourd’hui à la pratique religieuse individuelle (ou en paroisse), l’engagement au MRJC me permet de vivre cette dimension.
Mais ces messages ont aussi une portée sociale. Vivre une dimension chrétienne dans un engagement social comporte, à mon avis, deux risques majeurs.
Tout d’abord, l’angélisme ! A considérer l’autre comme une richesse, à faire le choix de l’humilité, à croire que toutes les actions aussi petites soient-elles portent leur fruit... on peut développer une éthique de la bonne intention un peu béate, très éloignée des réalités du monde et des enjeux politiques.
Et ensuite, le messianisme ! Agir à partir d’une vérité révélée n’invite guère au débat.
Je constate aujourd’hui, et à mon grand désespoir, ces deux dérives dans l’Église contemporaine. Et ce, tant au niveau de la hiérarchie ecclésiale que des laïcs ! Ainsi, l’Église doit s’interroger à nouveau sur son rapport au monde et sur une manière d’annoncer une bonne nouvelle dans la société d’aujourd’hui. Cela nécessitera « d’épurer » le message, d’être davantage présent au monde pour mieux le percevoir et d’instaurer un dialogue constructif avec d’autres références religieuses ou philosophiques. A mon avis, une conception trop étriquée de la laïcité bloque ce questionnement et favorise une radicalisation des chrétiens.

- À quels collectifs avez-vous le sentiment d’appartenir ?

- Au MRJC
Engagé au MRJC depuis près de 15 ans et à temps plein depuis 4 années, je me reconnais assurément dans le projet et la pratique de ce mouvement d’éducation populaire. La permanence nationale dépasse largement le cadre d’un engagement professionnel et comporte une dimension collective très forte : au passage, passer du « nous » au « je » en réalisant cette note n’a pas été chose aisée.

- Au PS
Le désastre du 21 avril a été pour moi l’événement déclencheur. Quelques mois après, je me suis « encarté » au PS. Deux éléments ont motivé ce choix :
- L’engagement politique dans les associations est certes nécessaire mais insuffisant. Il convient de réhabiliter l’engagement en politique.
- La deuxième motivation est peut-être un peu prétentieuse ! J’estime avoir eu la chance de rencontrer dans mon parcours le MRJC, un mouvement qui développe une véritable promotion collective. Cette chance me donne aussi une responsabilité : j’y acquis une certaine analyse du monde et une éthique de la responsabilité. Contester la mollesse idéologique et la machine électorale des partis politiques n’a pour moi peu de sens en restant à l’extérieur.
Assumer une adhésion à un parti politique de gouvernement implique fatalement d’être pris d’une certaine façon dans une logique d’appareil. Dès lors, les frustrations et les désillusions sont nombreuses en constatant de l’intérieur un parti totalement organisé par les écuries présidentielles, les ambitions personnelles. D’une manière un peu narcissique, un parti politique a aussi pour fonction de réguler ces ambitions qui relèvent de la nature humaine. Ce constat aide sans doute à avaler quelques pilules !

- À l’Église
Baptisé, membre d’un mouvement d’Église, chrétien... Toutes les raisons sont réunies pour se sentir appartenir à l’Église catholique. Si je me reconnais de cette communauté des croyants, j’avoue avoir parfois du mal à assumer sa rigidité et son incapacité à renouveler positivement son message. Les évolutions actuelles (fortement marquées par les courants charismatiques) renouvellent la façade mais cachent un retour violent aux dogmes.
Cette appartenance est aujourd’hui douloureuse.

- À une famille et à un couple
Sans rentrer dans les détails, je me sens appartenir à une famille. En 28 ans, j’y ai noué des relations affectives avec mes parents, mes frères et sœur. Celles-ci marquent ma vie. A mon tour, avec mon amie, je me sens appartenir à une famille en devenir.

Comment concevez-vous la politique ? Comment envisagez-vous l’avenir ?

- La politique, le champ de tous les possibles...
« Demain n’est pas mort ! ». La politique est l’espace où s’élabore un monde commun. Le siècle passé nous a montré que les pires barbaries étaient possibles. En même temps, nous ne pouvons désinvestir la notion de progrès.
Démunie de tous projets globalisants et incapable de se doter de repères qui font sens dans la société contemporaine, la politique tâtonne et joue la carte dangereuse de l’immédiat et du médiatique. D’après moi, les partis sont concernés par cette crise, mais pas uniquement : les associations, les syndicats, les intellectuels et les médias le sont tout autant...
Il convient de créer des passerelles entre les différentes sphères sociales d’une société cloisonnée. Cloisonnement des individus, des milieux sociaux, des sphères militantes, des religions, des intellectuels... La refondation du politique passera par un important travail d’éducation populaire. Quelques intellectuels (tels que Jean-Claude Guillebaud) produisent des réflexions vivifiantes qui peuvent être des bases à ce travail de refondation. Mais la tâche reste rude !

- La politique, un rapport de force !
L’élaboration d’un monde commun résulte d’un rapport de force. Seul celui-ci est en capacité de produire de l’intérêt général. Pour moi, cette conception du politique réhabilite l’engagement militant et assoit la légitimité des associations, des syndicats et des partis. Pour peu que ces derniers s’engagent dans ce rapport de force, guidés par un projet politique et non par la défense corporative d’intérêts particuliers.
La démocratie n’est pas un état de fait mais le résultat d’un processus ! Ce processus démocratique invite à une éthique de la responsabilité qui ignore l’angélisme et qui préserve la prévalence de l’intérêt général.

- Rompre avec les analyses individuelles et globales
Dans les forums sociaux (qu’ils soient locaux, européens ou mondiaux) comme dans n’importe quel débat sur n’importe quel sujet, les alternatives relèvent presque exclusivement de deux sphères : l’individu et le global ! Comme si l’instauration d’une gouvernance mondiale et les conversions individuelles allaient suffire à changer le monde !
Juste un exemple... Ces derniers temps, j’ai assisté à de nombreux débats sur l’épineux problème de la souveraineté alimentaire. En étant à peine caricatural, deux pistes d’action étaient systématiquement proposées : changer nos modes individuels de consommation et réformer l’OMC ! Sur un problème fortement lié aux questions agricoles, très peu de mots sur la politique agricole commune et les mécanismes de son élaboration, sur les orientations du ministère de l’agriculture, sur le lobby du syndicat agricole majoritaire, sur les politiques régionales et départementales, sur les tensions locales entre agriculteurs et consommateurs, sur la gestion du foncier au niveau communal...
La réhabilitation du politique appelle à prendre davantage en considération les différents échelons de notre fonctionnement démocratique. Dans le même sens, il convient de ne pas personnaliser les relations sociales mais de les comprendre par les conflits d’intérêts existants entre les différentes classes sociales.

- La démocratie nécessite de la verticalité
Dernier élément et pas le moindre ! Ma responsabilité au niveau national du MRJC m’a amené à gérer des militants assoiffés de démocratie participative. Toutes les décisions sont alors remises en cause ; chacun ayant légitimité à avoir un avis... Cette recherche d’un fonctionnement horizontal est non seulement contre-productif et usant pour les responsables, mais il aboutit à mon sens à un déni de démocratie. Le refus de la délégation instaure un débat permanent où le dernier qui a parlé est bien souvent celui qui a raison ! Il me paraît aujourd’hui nécessaire de légitimer la délégation et le rendre-compte comme des bases à tous fonctionnements démocratiques.

Denis


Notes

[1Mouvement Rural de Jeunesse Chrétienne dont l’ancêtre est la JAC (Jeunesse Action Catholique)... Sans rentrer dans les détails, le MRJC a deux caractéristiques : mouvement de jeunes gérés et animés par des jeunes et mouvement d’éducation populaire qui revendique la transformation sociale. La pédagogie du Mouvement : permettre à des jeunes d’un même territoire de se réunir en équipe pour transformer leur milieu.

[2Action Catholique des Enfants

[3Chrétiens en Monde Rural

[4Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement


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