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L’identité virile en question

La globalisation et la domination universelle du monde, rendues désormais possibles par le développement technologique, l’expansion démesurée des « masses » qui s’en déduit, exacerbent les tensions entre les signes de puissance et les signes de vulnérabilité humaine, sollicitant celles, intérieures au sujet, qui déterminent les processus identificatoires. Ainsi, plus la masse s’amplifie, plus grande devient la dépossession identitaire de ses atomes et plus violente la répulsion et le rejet qu’elle inspire à chacun d’eux, plus exigeante sa revendication identitaire.
La logique de la mondialisation économique qui consiste à faire gouverner des masses toujours plus vastes et anonymes par un nombre toujours plus restreint d’individus accentue ce processus en divisant la collectivité humaine en deux catégories : une multitude d’êtres humains indifférenciés, tels un bétail, auxquels est affecté implicitement un statut de « sous-hommes » et une petite élite mondiale de sujets hyper-identifiés, gratifiés d’exorbitants privilèges économiques et symboliques, qui leur confèrent un statut d’exception qui confine à celui de « surhommes ».
Quand la fracture sociale se sous-tend d’enjeux d’une telle démesure, il est difficile aux élites d’échapper au narcissisme jubilatoire et à l’égocentrisme qui ont pour conséquence d’oblitérer leur sensibilité, leur perception de la réalité, et de les investir de cette conviction secrète – mais si perceptible – d’une différence et d’une supériorité qui confine à la croyance : celle d’un affranchissement de la condition humaine, où nous pointerons le versus élitiste d’un mouvement général de déshumanisation.
Un homme dont la singularité est dissoute dans la masse, un homme sans nom, sans visage, et sans parole [1] peut-il – sans grave aléas – être pleinement reconnu comme un homme ?
À cet enjeu majeur qui est de reconnaissance, d’appartenance, d’existence et de dignité du sujet humain, est suspendue la crise identitaire généralisée (individuelle, ethno-religieuse, socio-économique, nationale, transnationale, civilisationnelle) dont le revers est cette pathologie caractéristique du sujet contemporain : le narcissisme [2] , dont participe tant l’aliénation des masses que celle des élites.
Il n’est pas indifférent que cette grave crise identitaire soit concomitante à l’agonie du système symbolique chrétien.
Je préciserai tout d’abord ce que j’entends par « système symbolique » : c’est le mode par lequel une société humaine gère la problématique de la différence sexuelle, les modes de jouissance et la représentation du signifiant phallique. Il existe diverses façons de gérer ces paramètres, qui donnent lieu à différents systèmes symboliques. Tous constitués sur des modes religieux, ils s’inscrivent dans les lois et traditions qui caractérisent les différentes façons de vivre ensemble des sociétés humaines [3].
Pour être brève, nous dirons que le système symbolique de la société occidentale subit aujourd’hui les contrecoups d’une mutation radicale : inaugurée par le protestantisme [4], celle-ci s’est achevée au fil des quarante dernières années au cours desquelles la société de consommation a peu à peu substitué l’impératif de jouissance à l’interdit judéo-chrétien qui régissait jusqu’alors son système symbolique, mais aussi son économie (tant matérielle que libidinale).
Cette éviction de l’Interdit sous la pression de l’ordre marchand a frappé de discrédit tous les paramètres interdicteurs : la fonction paternelle mais aussi toutes les représentations instituées de l’autorité qui en dérivent (enseignement, justice, police, politique). Autrement dit, tous les points d’ancrage subjectifs et sociaux du signifiant phallique. Comment s’étonner, en tel contexte, qu’une crise identitaire généralisée se déclare, quand on sait que la subjectivité et la sexuation s’ordonnent autour du signifiant phallique, quand l’avènement du désir, voie par laquelle se réalise le sujet, est intrinsèquement lié à la castration symbolique, c’est-à-dire à la rencontre de l’Interdit ?
Une question se pose : en annihilant ou infiltrant toutes les instances où s’institue le signifiant phallique, l’ordre marchand ne s’est-il pas constitué en un ordre symbolique nouveau, toujours phallocentrique mais opérant sur un mode métaphorique, économique et indexé au signifiant monétaire ? La conversion à l’économisme de toutes les instances institutionnelles occidentales et les multiples disfonctionnements sociaux qui en résultent nous confortent dans cette hypothèse.
Dans cette conjoncture symbolique, économique et sociale dévolue à l’économisme, il y a lieu de s’interroger sur la montée au créneau de la problématique sexuelle. Celle-ci garde en effet dans ce cadre une position essentielle. Nous pouvons le vérifier d’emblée à la place considérable qui lui est accordée dans le discours public.
De fait, ce qui s’affiche avec évidence sur la scène occidentale, bien que rien n’en soit explicitement articulé, c’est le discrédit qui frappe le couple hétérosexuel. Gageons que cette situation n’est pas sans rapport avec le désenchantement issu de quelques quarante années d’efforts infructueux de « libération sexuelle ». Autrement dit, les retombées fatales des espérances fondées dans le triomphe du rapport sexuel.
C’est sur cette muette désillusion que prospère le fol espoir, relayé au porte-voix médiatique, qu’est l’effacement de la différence sexuelle. Occasionnée par la rencontre de l’Impossible [5], cette fuite en avant se conforte de la croyance dans les sciences et techniques, dans leur capacité à transcender le réel biologique. Un combat qui trouve son terrain d’élection dans le champ de la procréation où l’illusion de possibles retrouve un second souffle. Situation assez cocasse quand on se souvient que la profession de foi libertaire, qui revendique aujourd’hui le droit au bonheur par les voies du mariage et de la famille, s’était acharnée hier à provoquer leur perte.
Nous reconnaîtrons dans cette contradiction le parcours du désir, en tant qu’il est lié à l’Interdit : laissé en rade par la faillite des processus de transgression résultant de l’extension de la permissivité, le désir poursuit sa voie avec de plus en plus de difficultés dans la surenchère transgressive. Commençant à courtiser l’inceste, via les techniques de procréation, mais contournant encore les obstacles récurrents de la pédophilie et du meurtre, la transgression semble aujourd’hui atteindre un stade ultime en revendiquant la légitimation de la transgression, celle des normes et des lois inscrites au fronton des institutions. L’oxymore qui se signale dans l’articulation de cette quête est indicatif du coup fatal qui menace l’édifice anthropologique mais aussi celui du sens, autrement dit les fondements du droit occidental et du lien social.
Ce rejet du couple hétérosexuel se propose comme une ouverture en trois volets, qui ont en commun d’occulter la faille en jeu dans le désir :
- la promotion de l’ « homo », relation en miroir du pareil au « m’aime », où se noie Narcisse mais qui permet de fuir l’autre-sexe et la problématique de la castration qui s’y attache ;
- le virilisme, qui opte pour la restauration de rapports de domination entre partenaires sexuels, procédé par lequel le sujet s’assure de l’identification phallique en affectant la charge de la castration à l’Autre ;
- et la sexualité de groupe, qui est souvent une variante du modèle précédent, par laquelle le désir, en panne dans le duo sexuel, se soutient du désir d’autres coadjuteurs.
Ces options s’articulent sur le mode pornographique, vecteur « technique » incontournable, garant de la « réussite sexuelle ». Le scénario pornographique se spécifie en effet de soutenir efficacement le désir en dissociant la symbolique phallique de celle de la castration selon des scénarios divers mais une invariable topologie : d’une part le sujet investi des signes phalliques de la puissance, associés au pouvoir d’humilier et de punir (sujet auquel s’identifie le groupe dominant mais aussi le tenant du masochisme) et d’autre part l’objet du désir, destitué de sa dignité de sujet, ravalé au statut d’un corps voué à assumer la honte et la culpabilité, à savoir la symbolique de la castration. Ce scénario témoigne du caractère récurrent, dans toutes les configurations sexuelles, de la problématique de la castration, et de ses modes sacrificiels d’occultation.
Si la pornographie assure une sauvegarde de la symbolique phallique, c’est sur le plan imaginaire qu’est le pénis, et elle n’opère qu’au prix de la disqualification de l’Autre. On comprend dès lors que sa constitution en vecteur identitaire pour le sujet masculin induise de graves aléas.
C’est en effet par cette voie que s’effectue le retour en force de la misogynie, notamment dans la relation hétérosexuelle. La séduction féminine est en effet frappée d’un large discrédit quand le semblant phallique est dénoncé comme tel, mis à nu par le scénario pornographique. Ce discrédit du féminin fait écho à celui qui frappe la mère de la dyade « monoparentale ». Une configuration familiale qui expose tout particulièrement le fils à la relation fusionnelle avec la mère.
Sachant que le désir humain se fonde structuralement du désir de l’Autre et de l’Interdit qui lui est opposé (le choix de ses objets se déterminant de ce qu’il n’a pas eu), le désir du fils s’avère problématique d’être confronté sans médiation au désir de sa mère et s’oriente logiquement vers le désir masculin, auquel il fait appel pour soutenir le sien : soit en se constituant comme objet (c’est la solution homosexuelle), ou bien en le suscitant par l’hommage du sacrifice de l’objet qui lui est supposé (féminin ou masculin), dont il se fait grand ordonnateur. Versus pervers qui nécessite pour le moins un coadjuteur voire plusieurs. Cette configuration se confirme dans la réalité des pratiques sexuelles contemporaines.
On retrouve cette dyade mère-fils dans le cadre des sociétés traditionnelles où le report du désir de la femme sur celui de la mère est légitimé. À ceci près que l’Interdit paternel y intervient, généralement à l’issue de l’enfance et avec l’appoint incisif de la circoncision. Cette chronologie, que Fethi Benslama qualifie de « mauvais aiguillage du désir et de la loi » [6], fait que l’Interdit tend à interférer non pas sur le désir infantile mais comme une puissante menace sur le désir de l’adulte.
Le virilisme se différencie de la virilité par sa fonction identificatoire qui pare à cette carence du désir, c’est-à-dire à sa métaphore : le manque, la castration. Il se renforce dans un contexte où règne l’économisme, où la différence sexuelle est logiquement départie de toute valeur signifiante. Car ce nouvel ordre asexué, fondé sur des paramètres socio-économiques référés au signifiant monétaire, n’en détermine pas moins une nouvelle ligne de partage, par laquelle se définit l’Autre : non plus l’Autre-sexe, le féminin, mais le pauvre, le non-adapté au système économique. Dans ce contexte, la femme est légitimée à se faire valoir dans le signifiant comme sujet-dominant, à l’instar d’un sujet phallique, au gré de sa réussite socio-économique. Une position symbolique qui assure un refuge au semblant phallique dans un contexte où, sur le plan imaginaire, la féminité est dévaluée.
C’est dans la mesure où l’ordre économique est investi de fonctions symboliques que cette position du féminin dans l’ordre socio-économique interfère de façon problématique, rivale, dans la sphère de l’identité masculine. Tout particulièrement quand le protagoniste masculin se trouve sur ce plan (socio-économique) en échec.
L’émergence du désir et de la jouissance de l’Autre, dans les années soixante, dites de « libération sexuelle », entérine cette déstabilisation par la mise en question du privilège de jouissance dont se rassure traditionnellement le sujet masculin. Mais encore elle projette la symbolique phallique dans une perspective fonctionnelle dérangeante : « La fonction phallique, c’est l’objection de conscience au service à rendre à l’autre-sexe », dit Lacan. Cette considération de la jouissance phallique, de ne plus se définir d’un pouvoir et d’un privilège mais d’un service où l’Autre a vocation à se sustenter, engendre une déflation narcissique déstabilisante, une inquiétude et un questionnement qui, d’être sous-tendus de l’angoisse de castration, suscitent l’objection du sujet. Elle peut prendre des formes diverses comme la fuite ou le rejet des femmes et s’exprime communément par des réactions violentes telles que l’exigence de leur soumission, l’humiliation, l’exclusion, voire plus radicalement leur élimination.
Cette configuration économique du champ symbolique occidental et sa domination mondiale sème le désarroi dans l’ordre symbolique traditionnel où le signifiant phallique s’affirme sans condition, sur le mode imaginaire, fondant comme un privilège l’identité et la dignité masculines. On peut supposer que cette dignité phallique, mise en cause par le signifiant économique occidental, puisse participer à motiver cette double offensive : contre la domination occidentale et contre l’émancipation des femmes.
Si la substitution des « genres » à la différence des sexe participe efficacement de la stratégie impériale de division sociale en parts de marché et clientèles électorales, elle manifeste toutefois son impuissance à confirmer les thèses idéologiques qui la soutiennent. Force est de constater que loin d’instaurer la pacification et l’égalité entre « genres » et sexes, cette fragmentation contribue au contraire à l’essor du phallocentrisme, tant dans le cadre « hétéro » qu’homosexuel, sous la forme d’une multiplicité de processus de ségrégation.
Autrement dit, l’effacement institutionnel des normes sexuelles aboutit à la guerre des sexes mais aussi des « genres », qui vient s’ajouter à celle de tous contre tous qui transforme l’espace social en champ de bataille économique. Ainsi, chasser la différence sexuelle semble faire revenir au galop sa métaphore en multiples revendications identitaires. Une guerre identitaire qui ressemble fort aux luttes tribales où la pulsion de mort, la phobie et la haine sont indexées à celles de l’Autre, déterminé comme toujours à l’aune de la castration.
Cet effet mortifère du discours « normatif-dénormatif » nous amène à nous poser une question d’ordre logique : si l’Interdit a engendré les processus de civilisation, institutionnaliser sa transgression n’engendre-t-il pas le mouvement à rebours : le retour à la loi du plus fort, c’est-à-dire à la barbarie ?
La misère féminine va t-elle retrouver un avenir sous les auspices du retour de la bipartition sexuelle ? Ou bien trouvera t-elle un terme au gré de l’effacement du sexe féminin ? Celui-ci prospère dans les sociétés traditionnelles par la persistance de l’infanticide mais aussi par le moyen de l’avortement sélectif permis par l’échographie. Processus qui, en Inde, condamne déjà 15% des hommes au célibat. Tandis que sur la scène occidentale fait retour, sous des dehors libéraux-libertaire avant-gardistes, un rêve eugéniste de sinistre mémoire. Comme tous les totalitarismes, il fantasme l’avènement d’un « Homme nouveau ». Celui-ci rayonne dans l’Être et l’Avoir phalliques, sur un modèle homosexuel qui se radicalise dans les visées d’un clonage idéal, excluant les gamètes de l’Autre féminin.
« Il n’y a pas de virilité que la castration ne consacre », disait Lacan. Assurément, hors castration, il n’y a pas de virilité qui tienne. Le virilisme y pallie en déplaçant la castration au champ de l’Autre. Cette configuration sacrificielle archaïque pourrait s’énoncer de la façon suivante : « Il n’y a pas de virilisme que la castration de l’Autre ne consacre ».
Au regard du chaos qui menace, on se prend parfois à sourire de la diabolisation de ce garde-fou, vecteur de la castration symbolique, qu’était la médiation paternelle.

© Véronique Hervouët
12 juin 2007


Notes

[1Cette disqualification de la parole dans son expression collective se manifeste dans le regain de mépris aristocratique à l’égard des peuples dont témoigne explicitement le discours public et médiatique. Ce dernier s’exprime avec éclat dans le contexte électoral, les scrutins tant nationaux qu’européens, qui ont montré au plus haut niveau combien la parole du « sujet-anonyme » de la masse est disqualifiée.

[2Aliénation narcissique dont témoigne le détachement progressif des élites politiques de leurs fonctions représentatives, l’abandon de leurs responsabilités et de leurs engagements à l’égard des populations dont elles ont sollicité le mandat et leur ralliement aux intérêts des grandes puissances économiques auxquelles elles s’identifient avantageusement. Tandis que l’aliénation narcissique des masses se signale par leur conformation de plus en plus ajustée aux stéréotypes qui leur sont assignés et de leur fascination pour la célébrité qui participent de leur adhésion à l’idéologie dominante.

[3Nous avons exposé dans un texte court ce qu’il en est des fonctions et structures des systèmes symboliques humains dans un texte en ligne sur Squiggle.be. intitulé « Qu’est-ce que la morale pour le psychanalyse ? », http://www.squiggle.be/questions_aux_psychanalystes/questce_que_la_morale_pour_la_psychanalyse__par_veronique_hervouet_psychanalyse.htm

[4Je me suis appliquée à mettre en évidence les processus qui ont abouti à cette mutation dans « L’enjeu symbolique – Islam, christianisme, modernité » - Interprétation psychanalytique des fondements religieux, idéologiques et de leurs conflits, L’Harmattan, nov. 2004.

[5La permissivité et l’invitation à la jouissance promulguées par l’idéologie libérale-libertaire ouvrent à la rencontre avec l’Impossible, plus douloureuse que celle de l’Interdit. En effet, si celui-ci suscitait la frustration, il stimulait le désir en ménageant le credo dans un Possible. Tandis que la découverte de l’insatisfaction récurrente ouvre sur l’abîme d’un incontournable désenchantement.

[6Fethi Benslama, La psychanalyse à l’épreuve de l’Islam, Aubier 2002.


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