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2014 : discours sur la "refondation de l’école"
La politique de Vincent Peillon : un air de déjà-vu

Sous couvert d’un discours de « refondation » de l’école, répété à l’envi et glosé sur tous les tons par le ministre de l’Éducation nationale et ses émules, l’action ministérielle semble bien plutôt placée sous le sceau de la continuité. Les slogans, creux et démagogiques, la nature des différentes mesures annoncées, qui n’ont visiblement pour objet que de systématiser les pistes empruntées au temps du mitterrandisme triomphant, tout cela a un goût de déjà-vu. Il semblerait que la politique actuelle consiste à poursuivre dans la voie qui, depuis quarante ans, contribue à détruire la culture classique des élites tout en assurant la reproduction sociale la plus sûre aux catégories les plus favorisées – terrain où paradoxalement les intellectuels « progressistes » et les ultra-libéraux les plus durs se retrouvent. La continuité l’emporte sur le changement.
Nouveauté que la volonté du ministre d’ouvrir davantage l’enseignement français aux autres cultures – toujours cette générosité des mots qui s’accorde mal avec le fait que le véritable cosmopolitisme suppose un travail long et patient peu compatible avec un exotisme de pacotille propre à charmer le bobo lambda – en se prononçant pour le développement de l’enseignement de l’arabe ? C’est cette même logique qui explique la présence, dans l’actuel programme d’histoire des classes de 5e, écrit en 2008, c’est-à-dire pendant la présidence de Nicolas Sarkozy, d’un chapitre portant sur l’empire du Mali aux XIIe-XIVe siècles. De telles initiatives partent-elles d’un bon sentiment et de l’idée qu’il convient de transmettre aux élèves issus de familles d’origine nord-africaines ou d’Afrique subsahariennes des raisons d’être fiers de leur identité ? Laissons subsister le bénéfice du doute.
Il est bien évident que l’histoire de l’empire du Mali et des règnes de Sunjata Keita et de Mansa Moussa est tout à fait passionnante et d’ordinaire peu enseignée, y compris à l’université. De même, il est bien évident que l’arabe est une des grandes langues de culture de l’humanité. La référence à Averroès est commune mais la tradition poétique arabophone, tout aussi remarquable l’est bien moins. Ainsi ces vers du poète syrien des Xe – XIe siècles, Abu Ala al-Maari :
« Les habitants de la terre se divisent en deux, »
« Ceux qui ont un cerveau, mais pas de religion, »
« Et ceux qui ont une religion mais pas de cerveau. »

Ces quelques lignes, témoignage de la diversité de la culture arabe, offrent sans doute matière à réflexion. Pour autant, les quelques remarques que nous venons de faire justifient-elles le chemin pris par l’Éducation nationale ? En effet, les élèves auxquels les professeurs s’adressent ne sont-ils pas français indépendamment de l’origine ethnique ou culturelle de leurs parents ? Dans un ouvrage fort connu [1] , Gaston Kelman parle de cet instituteur qui avait cru bon d’évoquer en classe les Bamilékés du Cameroun et leurs cultures. Discutant avec l’enseignant, Gaston Kelman, qui aime à se présenter comme bourguignon d’origine camerounaise, fit part de son étonnement à l’égard du fait que le cours d’histoire ne serve pas d’abord à transmettre l’histoire de la France puisque ses enfants sont français et que la France est leur pays. De même, alors que Pisa est là pour démontrer que le niveau de français des élèves est notoirement insuffisant, ne serait-il pas cohérent de faire primer l’enseignement de la langue véhiculaire de notre pays avant toute chose ? Ne serait-ce pas le gage d’une vraie réduction des inégalités puisque pour réussir à trouver sa place dans la société française, c’est assez naturellement la maîtrise de la langue usuelle qui s’impose avant toute autre.
Dernier exemple des orientations, supposées nouvelles, défendues par le ministre, le développement de l’enseignement numérique et des Tice (technologies de l’information et de la communication appliquées à l’enseignement), sic. Là encore une fois, rien de bien nouveau sous le soleil. Dès 1981, Alain Savary, nouveau ministre de l’Éducation nationale de François Mitterrand, reprenait à son compte le plan informatique lancé par le gouvernement de Raymond Barre. En 1997, Claude Allègre prétendait donner la priorité « à l’intégration de l’informatique dans les projets pédagogiques et les programmes ». En 2010, Jean-Michel Fourgous, député UMP des Yvelines remettait au Premier ministre, François Fillon, un rapport intitulé « Réussir l’école numérique ».
Quant à la mise en place de l’ENT (espace numérique de travail) désormais réalisée dans la plupart des collèges et des lycées de France, il est censé être l’outil magique par lequel le lien distendu entre certaines familles et la communauté éducative pourrait se renouer. À charge pour l’enseignant, après sa journée de travail, d’inscrire en ligne [2] le déroulement du cours de la journée et les devoirs éventuels mais aussi et surtout de rester à l’affût de l’éventuel courrier électronique qu’un parent lui enverrait afin de répondre au plus tôt à la légitime demande. À l’heure où en Allemagne, le premier syndicat allemand, IG Metall, a entrepris une démarche judiciaire afin de faire interdire l’envoi de SMS et de courriels aux salariés en dehors des heures de travail, l’État français ambitionne, semble-t-il, de transformer ses enseignants en simple prestataires de services soumis aux désirs de leurs « clients ». Indépendamment du fait qu’on est en droit de s’interroger sur la pertinence d’une pédagogie toujours plus fondée sur l’image alors que l’omniprésence des écrans dans notre société est en train de « tuer » la culture écrite, il va sans dire qu’une telle démarche est de nature à rendre aux professeurs leur aura perdue.


Laurent van de Wandel, professeur agrégé d’Histoire

(Février 2014)

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Notes

[1Gaston Kelman, Je suis noir et je n’aime pas le manioc, Max Milo Editions, 2004.

[2D’ordinaire sur le site www.viescolaire.net.


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