Regards sur l’actualité > Union européenne
Article paru dans la revue Le Débat , n° 136, septembre-octobre 2005
Le malaise français dans le miroir de l’Europe

À peine le peuple français avait-il refusé le Traité établissant une Constitution pour l’Europe, que ses partisans déçus s’efforçaient d’en atténuer la portée. Après s’être félicités de la lecture de ce texte par les Français et des nombreux débats auxquels il a donné lieu, ils se sont empressés d’indiquer qu’en fin de compte les électeurs ne s’étaient pas prononcés sur le texte, mais sur la situation économique et sociale, sur la politique du gouvernement Raffarin, sur la classe politique en général... Si ces éléments entrent bien en ligne de compte, peut-on pour autant affirmer qu’ils n’ont strictement rien à voir avec le Traité ? Pour une grande partie de la population, celui-ci est apparu comme un élément de plus, participant d’une situation qu’ils subissent depuis de longues années. Rejet du Traité et refus de la politique gouvernementale manifestent un « ras-le-bol » et un grand refus qui lie les deux phénomènes sur un même registre comme les manifestations d’une manière semblable de gouverner et de traiter les peuples. Cette situation risque une nouvelle fois d’être occultée, alors que le vote négatif du référendum en est un signe des plus manifestes.
C’est chez les partisans du « oui » à gauche que le déni a été le plus violent. Le ressentiment lié à la défaite, la désignation d’un bouc émissaire (aujourd’hui Laurent Fabius, hier Jean-Pierre Chevènement [1]) concourent une nouvelle fois à éluder la question des causes de l’échec. Et l’on retrouve un même type de réaction qui joue comme un réflexe chez les derniers nostalgiques soixante-huitards : après avoir diabolisé l’électorat lepéniste en le traitant globalement de raciste, ceux-ci dénoncent une « épidémie de populisme » et de « xénophobie » qui touche cette fois la gauche qui a voté « non ». Laisser croire ou laisser entendre que ces électeurs comme les principaux chefs de file du « non » au sein du Parti socialiste rejoignent cette xénophobie est digne des pires amalgames et des procédés staliniens.
On peut également considérer que nous avons affaire, une fois encore, à un « grand refus » que les démagogues de l’extrême-droite et de l’extrême-gauche se sont empressés d’exploiter. Une telle optique n’est pas infondée, mais elle laisse en plan les causes profondes de ce refus qui ne se confondent pas avec l’exploitation qu’en font les démagogues. Elle montre une incapacité récurrente, à droite comme à gauche, à comprendre en profondeur le désarroi de la société. Ce Traité intervient dans une situation française marquée par une crise de la politique et de la culture qui ne date pas d’aujourd’hui. Dans sa forme comme dans son contenu, il fait écho au malaise français et tous deux s’insèrent dans un moment critique de l’histoire marqué par l’érosion de l’éthos des sociétés démocratiques européennes.

Un texte illisible et informe

Pendant plusieurs semaines partisans et opposants se sont affrontés sur tel ou tel article du texte censé prouver le contraire de ce qu’a dit l’adversaire. Par-delà les polémiques, les articles brandis par les uns et par les autres figurent bien dans le texte, ce qui donne l’impression que chacun peut largement y trouver ce qu’il y cherche en fonction de ses opinions. Qu’il puisse en être ainsi est problématique et ouvre la question de la nature de ce texte et de sa cohérence.
Ce traité a les allures d’un texte « fourre-tout [2] » qui fait coexister dans un même ensemble des contenus de nature différente. Les citoyens sont appelés à se prononcer à la fois sur les objectifs et le fonctionnement institutionnel de l’Union, sur une Charte des droits fondamentaux, mais aussi sur des lois-cadres et une politique économique particulière, qui comme telles méritent débat, mais dont la juxtaposition avec un texte constitutionnel paraît incongrue. Dans un premier temps, les adeptes du Traité ont souligné l’importance de la dimension constitutionnelle qui, comme telle, est fondatrice dans la durée. Dans un second temps, un autre argument est apparu insistant au contraire sur le fait qu’il s’agit avant tout d’un Traité qui, comme les précédents, peut être modifié « à un rythme élevé [3] ». Le problème est que ce texte relève de ces deux registres et que l’on peut faire valoir tantôt l’un et tantôt l’autre selon l’opportunité du moment.
Cette même ambiguïté se retrouve dans la structuration du texte avec ses multiples renvois. Nombre de questions institutionnelles et politiques abordées dans la partie I se trouvent ainsi à nouveau abordées dans la partie III, donnant l’impression d’un glissement incessant. Que signifie, par exemple, une « économie sociale de marché hautement compétitive » qui de plus « tend au plein emploi et au progrès social, et un niveau élevé de protection et d’amélioration de la qualité de l’environnement » (Article I-3) ? La question se complique quand, dans la partie III, l’article qui renvoie à celui de la partie I affirme que la politique économique fondée sur une étroite coordination des États-membres, le marché intérieur et la définition des objectifs communs est « conduite conformément au respect du principe d’une économie de marché ouverte où la concurrence est libre » (Article III-177) ? L’argument selon lequel la partie III du texte ne faisait que reprendre ce qui existait déjà ne répond pas à la difficulté de l’exégèse. La charte des droits fondamentaux de l’Union aligne quant à elle une liste impressionnante de droits de nature différente : liberté, sûreté, vie privée, vie familiale et professionnelle, éducation, conditions de travail, consommation, environnement, santé, protection sociale, citoyenneté, justice... Aucun domaine de la vie ne semble avoir échappé aux rédacteurs, comme si cette longue liste des droits était le signe manifeste du caractère progressiste de l’Union. Et comme par une ironie involontaire dont la bureaucratie a souvent le secret, l’article qui clôt cette charte s’intitule : « Interdiction de l’abus de droit »... On peut s’interroger sur la signification et les effets de cet empilement de droits recouvrant l’ensemble de la vie sociale, au moment où s’affirme dans la société une logique victimaire qui multiplie à l’infini les demandes de droits.
Restent enfin les protocoles et les annexes qui ont des allures d’inventaire à la Prévert. Un lecteur, même averti, aura quelques difficultés à lire le texte jusqu’au bout : du « Protocole sur le rôle des Parlements nationaux », en passant par le statut de la Cour de Justice et l’organisation de la banque centrale jusqu’aux dispositions relatives aux conditions d’adhésion comportant, entre autres, des dispositions liées à l’acquisition de résidences secondaires et à l‘avortement à Malte... Il faut certes distinguer le principal du secondaire, mais c’est bien sur l’ensemble d’un texte de 191 pages que les citoyens sont censés se prononcer. Ses défenseurs ont indiqué qu’il s’agissait d’un texte de « compromis » entre les différents pays, mais encore s’agirait-il d’en comprendre les termes, de savoir précisément sur quoi le compromis porte. Ce qui, à la lecture, paraît impossible. D’où la question première qu’on ne peut esquiver : quel sens peut-il y avoir pour la grande masse des citoyens à donner son approbation à un tel texte illisible et informe ?

Un Traité protecteur ?

L’opposition entre partisans et opposants s’est largement focalisée sur la question du caractère « libéral » du Traité. Les opposants n’ont cessé d’affirmer que ce texte était « ultra-libéral », en donnant la nette impression qu’ils refusaient purement et simplement l’économie de marché. La notion de « libéralisme » a été diabolisée, constamment brandie comme un repoussoir par les principaux leaders du non de gauche, alors que le libéralisme est inséparable de la démocratie. Et comment ne pas reconnaître que par rapport au Traité de Nice, ce nouveau texte donnait plus de garanties sur le plan politique et social ? De là, à présenter ce dernier comme un rempart solide contre la mondialisation et une somme considérable d’acquis sociaux, il y a un grand pas, que le président Chirac, n’a pas cependant hésité à franchir lors de sa dernière allocution télévisée avant le scrutin. On a pu dire à juste titre que les Français ont plus à craindre des exportations chinoises que du « plombier polonais » qui fut de fait agité comme un épouvantail. Mais il ne suffit pas de critiquer à juste titre ceux qui voient de l’ultra-libéralisme partout, pour comprendre le rejet du Traité. Il y a aussi d’autres raisons plus sérieuses et concrètes.
Les adeptes du Traité ont fait valoir les dispositions qui vont dans le sens de la protection du marché intérieur européen et celles visant le respect des acquis sociaux propres à chaque pays. Mais ces dispositions ne sont pas apparues comme des réponses à la hauteur du développement d’un libre-échangisme mondial qui fait peu de cas des intérêts des populations des différentes parties du monde. Dans le même temps où les dirigeants politiques vantaient les vertus protecteurs du Traité, ils incitaient fortement les entreprises à se lancer dans la compétition mondiale, sans se soucier outre mesure de ses effets en termes de délocalisations et de l’ impact de ces dernières sur l’opinion.
Ces délocalisations interviennent sur un terrain social déjà mis à mal. Dans les anciennes régions industrielles déjà éprouvées par le chômage de masse et la multiplication des plans de restructuration des entreprises, on assiste désormais à des délocalisations d’activité que personne ne paraît en mesure d’endiguer. Bien plus, ces délocalisations d’entreprise sont orientées pour une bonne partie vers les pays de l’Est nouvellement intégrés ou en voie de l’être. Le « coût du travail » est nettement moins cher que dans un pays développé comme la France, et on peut estimer que cette situation ne disparaîtra pas de sitôt. Ces délocalisations ont une portée symbolique forte dans la mesure où les salariés sont de fait mis en concurrence avec les salariés des pays socialement plus défavorisés et ce, à l’intérieur même de l’Union. Le message qui peut être déduit de ces délocalisations - que du reste certains patrons n’hésitent pas à faire passer - est qu’il faudrait remettre en cause au plus vite les acquis et les protections sociales en France si l’on veut être compétitif et créer de l’emploi. Ces réalités et ces pressions ne vont pas dans le sens de la coopération et de la solidarité entre les peuples européens qu’on ne cesse par ailleurs de proclamer.
Il est une réalité difficilement contestable : les pays développés se trouvent défavorisés en termes de coûts du travail. L’argument selon lequel la perte d’emplois due à ces délocalisations est compensée par la création d’emplois liée aux débouchés qu’offrent ces pays pour les entreprises en France est donné comme une évidence qui ne dit rien sur la nature des emploi créés. De ce point de vue, la balance n’est pas forcément égale. Les emplois qui partent sont souvent liés à des activités industrielles ou de services employant une main d’œuvre relativement peu qualifiée, alors que celles dont on espère le développement impliquent généralement une plus grande qualification. L’idée d’une division internationale du travail est souvent associée au principe selon lequel les pays développés devraient désormais se concentrer sur des activités à forte valeur ajoutée, mettant en œuvre des technologies de pointe et répondant à des critères extrêmes de qualité, impliquant un haut niveau de formation et des savoir-faire complexes. La création des pôles d’excellence et de compétitivité capables d’affronter efficacement la concurrence mondiale dans tous les domaines va précisément dans ce sens. Cette orientation pour nécessaire qu’elle soit, laisse de côté la question : que deviennent les salariés qui n’ont pas la qualification suffisante ? Le développement indispensable de la formation ne peut prétendre les transformer tous en chercheurs, ingénieurs, techniciens ou cadres. Telle est pourtant l’idée impossible que semble laisser entendre nombre de discours sur la modernisation depuis les années quatre-vingt. Dans les vielles régions industrielles, aucun plan de reconversion n’a pourtant réussi à compenser les milliers d’emplois perdus. L’idée selon laquelle chaque pays serait nécessairement gagnant relève d’un dogme libre-échangiste qui vaut bien l’ancienne croyance dans les vertus de l’économie étatisée. L’Union européenne est en fait loin d’être unifiée sur ce point et, en attendant, les populations des régions concernées se trouvent placées dans des situations insupportables.

L’impuissance face au chômage de masse

Le constat est brutal : les différents gouvernements n’ont pu mettre fin au chômage de masse qui sévit dans le pays depuis trente ans. Les anciennes catégories ouvrières peu qualifiées ont été les premières victimes des plans successifs de restructuration qui ont aussi frappé l’encadrement. Cette impuissance face au chômage n’en a pas moins créé de l’emploi, non pour les principaux concernés, mais pour des catégories nouvelles développant des activités d’audit, de conseil et de formation. Tout un nouveau secteur d’activités s’est développé sur le chômage de masse. Ces activités jouent avant tout un rôle d’accompagnement social et d’assistance qui, pour être utile, ne répond pas cependant aux attentes des demandeurs d’emploi. L’activisme qui règne souvent dans les multiples organismes et associations travaillant dans le secteur de l’insertion, de la formation et de l’emploi, semble vouloir justifier l’utilité sociale d’une activité aux résultats incertains et fragiles. L’enrobement de la réalité par une rhétorique faussement savante et de multiples outils d’évaluation est souvent inversement proportionnel à la transformation effective des situations. Un langage technocratique et indigent masque tant bien que mal les difficultés à retrouver un emploi et des situations souvent dramatiques. Il faudrait pouvoir chiffrer le nombre de rapports d’études, d’articles, de réunions, de colloques portant sur les « compétences » et les « emplois » de toute nature (industriels, de service, territoriaux..), sur les projets de création d’activités dites d’« utilité sociale » , sur les bilans des dispositifs divers d’insertion et de formation..., qui ont lieu depuis trente ans et les mettre en rapport avec les statistiques du chômage. Ce n’est pas le dévouement des intervenants qui sont en première ligne qui est en question, mais la logique de « pompiers du social » dans laquelle ils s’inscrivent, faute de mieux. Le chômage entraîne une crise identitaire et sociale que les multiples dispositifs d’assistanat ne peuvent résoudre. Dans les régions les plus touchées, c’est le creuset (tout à la fois économique, social et culturel) dans lesquelles s’inséraient les rapports sociaux et qui faisait la dynamique de la vie collective qui est atteint au plus profond. Il en résulte un sentiment de vide et d’abandon, que ni les animateurs, les formateurs, les médecins, les psychologues... ne parviennent à réduire.
Les différents gouvernements cherchent à créer de nouveaux emplois couvrant des besoins sociaux non satisfaits dans les domaines de la santé, des loisirs, de la culture..., emplois supposés être accessibles, moyennant formation, aux catégories sociales défavorisées qui subissent le chômage. Le plan Boorlo, centré sur des activités de service, va lui aussi dans ce sens. Mais ces perspectives peuvent-elles résoudre à elles seules la déstructuration qui résulte du chômage de masse dans des régions ouvrières qui restent marquées par des savoir-faire et une culture liés à l’industrie ou dans des quartiers défavorisés où une partie de la jeunesse est désocialisée ? Le passage du travail industriel à des emplois de service, fût-ce au prix de multiples stages de formation, ne va pas de soi et il entérine, sans grand débat, le déclin industriel du pays. Face à ces réalités, les déclarations généreuses du Traité ont peu de poids.

La fuite en avant

Ces aspects sociaux et économiques ne sont pas seuls en cause dans le vote négatif. Ils se combinent avec un discours porteur de représentations du monde et des évolutions qui sèment le stress et le trouble au sein de la société.
L’Union européenne se présente volontiers comme un espace d’ordonnancement et de paix dans un monde chaotique. Mais en même temps, elle semble mue par un activisme et une volonté de marche en avant que rien ne semblait jusqu’alors pouvoir arrêter. L’accélération de l’élargissement à 25 puis à 30, les pourparlers avec la Turquie ont donné l’image d’une sorte d’emballement échappant aux peuples et à leurs représentants, entraînant l’Union dans un mouvement effaçant les frontières et les identités. Mondialisation et construction de l’Europe ont pu ainsi se faire écho comme participant d’une histoire immaîtrisable que le Traité Constitutionnel tentait vainement de contenir, son caractère illisible et protéiforme renforçant l’idée d’une impuissance à peser efficacement sur le cours des choses. La construction de l’Union européenne n’a pas ainsi échappé à la représentation d’un mouvement indéfini, sans but ni sens, devenant à lui-même sa propre fin, sans repères stables où s’accrocher, ouvert sur un avenir porteur de possibles régressions.
Dans un premier temps, le Traité a de fait été présenté comme résultant d’un mouvement inéluctable dont l’approbation par le peuple devait aller de soi. La façon dont on a fait valoir ce référendum et à travers-lui le suffrage universel le vide ainsi d’emblée de son enjeu et de son sens. Le Traité s’est trouvé intégré dans ce paradoxe de la démocratie moderne qui la rend folle consistant à présenter des choix politiques comme des non-choix imposés par des contraintes extérieures et des évolutions inéluctables dans une logique de la survie et de l’urgence. Tout devient alors affaire de « pédagogie » et de « communication » visant à intérioriser les contraintes et à convaincre les réticents de s’adapter au plus vite aux évolutions.
Quand il s’est avéré que le « oui » au référendum n’était pas acquis dans la majorité de l’opinion, les adeptes du Traité ont mobilisé des personnalités diverses issues des milieux artistiques, journalistiques et intellectuels. Il en est résulté un discours général et généreux sur l’ouverture, la culture, l’avenir de nos enfants et du monde... à quoi s’est ajouté, une fois de plus, la remise en scène de Le Pen comme repoussoir. Cette mobilisation a ainsi laissé entendre que les partisans du « non » étaient passéistes ou ringards, moralement et politiquement incorrects. La campagne électorale a alors retrouvé les traits de la mobilisation d’après-21 avril, mais en produisant cette fois des effets inverses sur le vote. Dans le dernier temps de la campagne, le pouvoir a tenté de jouer sur la dramatisation et la culpabilisation. Le Premier ministre a cru bon de brandir la « crise économique » et l’« affaiblissement de la France » en cas de victoire du non, incapable de comprendre qu’une majorité de la population appréhendait la situation de cette façon depuis longtemps. Le chef de l’État n’a pas hésité quant à lui à déclarer que celui qui s’opposait au Traité était nécessairement contre la construction de l’Europe. De tels chantages grossiers ont eu les effets que l’on sait, mais ils n’en sont pas moins symptomatiques de la façon dont les gouvernants envisageaient ce référendum : l’acquiescement devait aller de soi, parce que résultant plus de l’adaptation à un état de fait que d’un choix délibéré ouvert sur des possibles.
La construction de l’Union européenne s’est enfin trouvée étroitement liée aux réformes en cours dans une logique d’esquive des responsabilités de la part de gouvernants. Ces derniers ont souvent reporté sur l’Europe une politique économique orientée sur la lutte contre l’inflation et la réduction des déficits publics qu’ils mènent, peu ou prou, depuis longtemps. Les réformes impopulaires peuvent être ainsi justifiées par des contraintes extérieures ou des politiques imposées par l’Union, alors que le chef de l’État et le gouvernement en sont partie prenante. Le Traité veut clarifier l’écheveau des responsabilités et des compétences de l’Union et des États-membres, mais il ne rompt pas, par sa « complexité » et son aspect « usine à gaz », avec la dilution bureaucratique des responsabilités. Considérant que la France est un pays essentiellement hostile à toute réforme, certains ont mis leur espoir dans ce Traité, comme un moyen de contournement. La formule de Nicolas Sarkosy : « Nous avons besoin de l’Europe pour moderniser la France [4] » en dit long sur la façon de penser commune à bien des adeptes des réformes à marche forcée. L’Union européenne peut être ainsi un moyen commode d’esquiver la confrontation directe avec l’opinion du pays. En fin de compte, la construction de l’Union européenne a permis d’« externaliser » les contraintes et de diluer la responsabilité des gouvernants. Si l’on ne peut pas tout attendre du pouvoir politique, les Français n’en demandent pas moins qu’il définisse des orientations et des choix intelligibles et qu’il assume ses propres responsabilités [5]. On peut ainsi estimer que l’absence d’un projet politique national clair intégrant la construction de l’Union, en cessant d’en faire un « point de fuite », a considérablement nui à cette dernière.

Une façon déconcertante de gouverner

Depuis trente-ans, l’action gouvernementale tend de plus en plus à se réduire à la « gestion des contraintes » et à l’« adaptation à la modernité ». Au lieu d’être insérées dans une ambition et un projet politique, gestion et adaptation deviennent des fins en soi. Du même coup, c’est la capacité du politique à agir positivement sur le cours des choses et à dessiner un avenir discernable qui est atteinte. Cette politique gestionnaire s’amorce sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing dans la seconde moitié des années soixante-dix. Depuis trente ans, le pays est ainsi soumis, par tous les moyens de communication existant, à un même type de discours qui résonne comme un chantage : la vitesse des évolutions et leur portée sont telles qu’il n’existe d’autre choix pour la société que de s’y adapter au plus vite si elle ne veut pas dépérir. Les choix à faire ne sont pas présentés clairement en termes de gains et de pertes, ils ne relèvent pas de compromis, mais ils sont exposés paradoxalement comme des « non choix » dans une logique sacrificielle à laquelle échappe cependant ceux qui les énoncent. Le « changement » a remplacé l’idée de progrès et la « réforme » devient synonyme d’un mouvement que personne ne paraît être en mesure de maîtriser et dont on attend toujours les résultats significatifs en termes d’emploi.
Ce mouvement s’emballe au fil des ans et le discours politique s’aligne de plus en plus sur celui du management. Dans le cadre de l’« entreprise France », le peuple tend à être considéré comme une « ressource humaine » qu’il faut convaincre », « mobiliser » et « former » pour le changement L’intense activité communicationnelle est placée sous le signe de la transparence et vise à faire admettre à la société le bien fondé du vaste chantier des réformes qui se succèdent à un rythme élevé. Dans ce cadre, dirigeants et dirigés, société et État sont placés sur le même plan, chacun étant censé être « acteur du changement » et pareillement concerné et responsable. La vitesse des changements dans tous les domaines allant en s’accélérant, la course pour rattraper le retard paraît sans fin, laissant en arrière les catégories sociales les plus vulnérables. Coupée d’un passé jugé obsolète et incapable de tracer un avenir discernable, la temporalité de la réforme semble aujourd’hui devenue folle, répétant sans cesse les mêmes injonctions, entraînant une partie de la société dans un activisme forcené, tandis que l’autre ne parvient pas à trouver sa place et ne se reconnaît pas dans un monde qui paraît livré au chômage et au chaos.
Cette fuite s’accompagne désormais d’un type de langage qui dit tout et son contraire et pratique un art consommé de la dénégation [6]. La gauche, sous la présidence de Mitterand, a constitué l’avant-garde dans l’art de manier l’équivoque et de ne pas assumer ses choix, en l’occurrence le tournant politique et économique pris en 1983-1984 [7]. On retrouve une pratique du même ordre, exercée avec un aplomb peu commun, chez Jacques Chirac qui s’est fait élire sur un programme emprunté à la gauche traditionnelle contre son rival Edouard Balladur en 1994, pour faire une toute autre politique une fois arrivé au pouvoir. Plus globalement entre les réformes annoncées, retirées, remises à plus tard, ou relancées dans la plus grande confusion, l’État semble piloter « à vue » selon les opportunités du moment. Le pouvoir et le discours politique deviennent insaisissables opérant une sorte de louvoiement constant qui désoriente la société et c’est sur un terrain déstabilisé que les mesures finissent par s’imposer. Le discours politique des gouvernants est largement devenu une rhétorique molle et communicationnelle qui sème la confusion et brouille les responsabilités. Les « raffarinades », petites phrases alambiquées et creuses dites sur un air enjoué, ont constitué de ce point de vue un summum encore inégalé. S’ajoute enfin la compassion et de nouvelles lois répondant comme en miroir aux multiples plaintes des victimes revendiquant des droits dans une société éclatée qui ne sait plus où le pouvoir l’emmène.
L’État « manage », communique et compatit en surfant sur les évolutions et sur une demande sociale de plus en plus éclatée, faute de projet plus structurant. Les gouvernants donnent ainsi l’image d’un pouvoir informe et impuissant qui désoriente une société attachée, quoi qu’on en dise, à un modèle Républicain où l’État demeure une référence centrale. On ne peut séparer le référendum de cette situation et le Traité lui-même est largement apparu dans son contenu comme dans sa structuration comme participant de cette fuite en avant, de cette « langue caoutchouc » et de ce pouvoir informe. Ces trois traits combinés sont générateurs de désarroi et d’angoisse ; ils érodent considérablement la confiance des citoyens envers la politique et les institutions ; ils tendent à réduire la démocratie à une coquille vide. Cette nouvelle façon déconcertante de gouverner se développe sur fond de crise des projets et des grandes idéologies politiques : nationalisme, communisme et socialisme, et la construction de l’Europe a servi de succédané.

Un nouvel « état des mœurs »

Au-delà des interprétations divergentes sur le résultat du référendum et ses effets, il est une question centrale à laquelle on ne peut échapper : « Comment en est-on arrivé à un tel gouffre entre gouvernants et gouvernés ? » Le clivage gauche/droite ne fonctionne pas puisque les deux camps sont concernés. Et, à vrai dire, la coupure ne se rapporte pas simplement à la sphère politique : elle concerne aussi les dirigeants économiques et les grands médias.
Dans le même temps où le gouvernement et le MEDEF appellent à la rigueur salariale, l’actualité est marquée par divers scandales. Nombre d’hommes politiques, de droite comme de gauche, se voient impliqués dans des « affaires » concernant le financement des partis, l’enrichissement personnel ou les conditions d’attribution de logement. Si ces « affaires » sont de nature différentes, elles n’en contribuent pas moins à la dégradation du statut des hommes politiques et des gouvernants. Dans le domaine social, les restructurations et les licenciements peuvent aller de paire avec des salaires mirobolants versés aux dirigeants d’entreprise. L’opinion prend connaissance régulièrement des salaires et des à-côtés de certains journalistes et vedettes du show-biz qui laissent pantois. Ces discours et ces pratiques répugnent à une mentalité populaire qui n’est pas dépourvue de sens moral, un Common decency disait Orwell. Ils donnent l’impression que le pays est dirigé par une oligarchie cynique et corrompue qui s’accroche à son pouvoir et ses privilèges.
Dans ces conditions, le résultat du référendum prend des allures de revanche sociale. Catégories socio-professionnelles, revenus, niveau d’études, habitat rural ou grandes agglomérations... tout converge, à quelques exceptions près, pour dessiner un grand fossé. Celui-ci n’est pas nouveau - le référendum sur Maastricht en 1992, le résultat du premier tour des présidentielle en avril 2005, entre autres, l’avaient déjà fait apparaître -, mais la coupure est cette fois encore plus nette et la répercussion internationale du rejet du Traité lui donne une plus grande portée.
Aucun gouvernement ne s’est montré capable de réduire le fossé malgré toutes les promesses, dont l’une des plus démagogiques fut sans doute celles de Jacques Chirac qui avait repris le thème de la fracture sociale pour sa campagne présidentielle de 1994. Revenue au pouvoir, une partie de la droite va tenter de rattraper son retard de « modernité » sans parvenir vraiment dans ce domaine à la hauteur de la gauche des années quatre-vingt. Celle-ci tente alors de se réconcilier avec l’entreprise et avec l’argent, - ce qui en soi n’a rien de particulièrement scandaleux -, mais elle le fait dans une logique de nouveau riche et de parvenu qui heurte la sensibilité populaire. Qu’on se souvienne, par exemple, de l’émission grand-public d’Antenne 2 : « Vive la crise ! » en février 1984, relayé par le quotidien Libération. On peut y voir Yves Montand, qui, après avoir chanté dans sa jeunesse les vertus de l’ouvrier métallo, célèbre désormais les vertus positives de la crise qui pourrait « libérer les énergies", en appelle aux sacrifices nécessaires, tout en se faisant grassement payé pour sa prestation. C’est l’époque où le président François Mitterand justifie, face aux critiques, les très haut salaires de certains journalistes de télévision, où la figure emblématique de Bernard Tapie, aventurier et entrepreneur, n’hésite pas à appeler les chômeurs à créer leur propre entreprise. À cela s’ajoute une véritable fascination pour les évolutions dans tous les domaines, au premier rang desquels les nouvelles technologies. Un tel tournant culturel a grandement contribué à couper la gauche des couches populaires. Parmi les zélateurs de la « modernité », le ministre de la culture de l’époque, Jack Lang occupe une place de premier plan, revendiquant haut et fort le « mouvement », le « changement », l’« ouverture » et la « tolérance ». Cette griserie intervient sur fond de crise du corps de doctrine traditionnel de la gauche et de sa stratégie. Elle s’appuie sur une évolution sociologique : la montée de nouvelles couches moyennes véhiculant une culture post-soixante-huitarde qui va trouver un terrain de prédilection dans la presse et les médias audio-visuels.
Une partie de la gauche journalistique a le plus grand mal à se débarrasser d’un imaginaire post-soixante-huitard qui est rapidement passé de la mythologie du prolétariat à un gauchisme culturel de bon aloi. Elle considère toujours les couches populaires comme des « beaufs » et ne cesse de leur donner des leçons de morale pour qu’elles changent de mentalité et de mœurs. Incapable de sortir de son ghetto mental et mondain, elle s’indigne à chaque élection, rejoue la énième version de la lutte contre la montée de la xénophobie, du racisme, du fascisme rampant..., ce qui lui permet de perdurer sur une scène médiatique avide de bons sentiments. Le résultat du référendum a provoqué ce même type de réaction. Le phénomène peut être décrit quasiment dans les mêmes termes que ceux qu’employait Marcel Gauchet dans Le Débat, il y a quinze ans : « L’étonnant reste la cécité militante dont le phénomène fait l’objet du côté de la gauche en particulier. [...] Un mur s’est dressé entre les élites et les populations, entre une France officielle, avouable, qui se pique de ses nobles sentiments, et un pays des marges, renvoyé dans l’ignoble, qui puise dans le déni opposé à ses difficultés d’existence l’aliment de sa rancœur [8]. »

Déculturation et isolement des « élites »

Un tel fossé ne renvoie pas seulement à des facteurs d’ordre socio-économique. Il traduit aussi des changements culturels profonds dans les visions du monde et les comportements. Une partie de ce qu’on appelle encore les élites est déculturée et vit dans un isolement dont il importe de comprendre la genèse en revenant sur les évolutions des parcours de vie et de formation. Littérature, histoire et philosophie ont longtemps été des éléments de référence dans l’enseignement et l’éducation populaire. Ces disciplines s’enracinaient dans une tradition nationale, elles étaient au cœur d’un culture humaniste et républicaine et constituaient des ressources intellectuelles où pouvaient puiser les hommes d’action. Qu’en est-il aujourd’hui ? La spécialisation opérationnelle dans tous les domaines semble avoir pris le dessus, et les sciences humaines, réduites le plus souvent à la sociologie et à la psychologie, sont elles-mêmes étroitement instrumentalisées, mise au service d’une pratique qui verse vers l’audit et le management. Il en ressort une difficulté certaine à penser une situation dans sa globalité, à la resituer dans une histoire et lui donner ainsi figure humaine. L’« adaptation à la modernité » et la « gestion de la complexité » devenus des maître-mots sont symptomatiques de ce manque de culture générale qui permet de resituer chaque élément dans un ensemble qui lui donne sens. L’évolution du discours politique qui s’adresse désormais aux citoyens en termes de communication en atteste. Les grands choix politiques et historiques qui s’offrent au pays s’effacent de plus en plus derrière un catalogue de réformes complexes dont on demande à chacun d’être en quelque sorte l’« acteur-mécanicien ». La technocratie moderniste transforme ainsi la démocratie en un exercice de pédagogie visant à persuader le peuple de s’impliquer dans un processus et une machinerie dont il ignore les fins. Une telle optique entraîne une réplique des gouvernés que l’on peut entendre aujourd’hui dans l’ensemble des sphères d’activité : « Où veulent-ils au juste nous mener ? » Un esprit avisé ne manquera pas alors de relancer la question : « Savent-ils eux-mêmes où ils veulent aller ? »
Cette déculturation des dirigeants se double d’un cloisonnement social qui ne permet plus de comprendre l’expérience commune. Les parcours de formation spécialisés de plus en plus tôt finissent par réunir des individus issus d’origine et de milieux sociaux semblables. Les deux principales institutions qui permettaient à la fois la rencontre des différentes catégories sociales et la formation du sentiment national ne jouent plus ce rôle aujourd’hui. L’une, le service militaire, a disparu. L’autre, l’école républicaine, est en crise depuis longtemps. La structuration des villes et des banlieues joue dans le même sens : elle ne regroupe pas des populations d’origines sociale et de cultures diverses , elle les sépare et les enferme dans des ghettos. Comment un responsable peut-il comprendre la « mentalité » de ceux dont il a la charge s’il n’a pas eu l’occasion dans son parcours de vie et de formation de les fréquenter de près, d’avoir partagé avec eux des expériences humaines qui sont le lot commun ? Il ne s’agit pas de nier l’écart entre dirigeants et dirigés, de faire comme si les différences de formation, de culture, de statut... pouvaient se dissoudre dans une expérience commune. Mais ces différences ne prennent sens qu’à partir d’un fond commun duquel elles émergent. Ce qui fait que les contradictions et les conflits peuvent être reconnus et ne débouchent pas sur la négation de l’autre.
Mais à dire vrai, le danger qui guette la démocratie est moins celui des contradictions et des conflits comme on en a connu dans le passé, qu’un processus de délitement et de repli par lequel chacun tient à affirmer sa différence et sa distinction alors que le creuset commun se dissout. Le développement du chômage de masse, l’érosion du sentiment de l’appartenance nationale et la perte de confiance en l’avenir sont au cœur d’un fossé qui est à la fois d’ordre social et culturel : coexistant dans un pays qui ne sait plus trop qui il est et où il va, les individus sont non seulement dans des situations économiques et sociales très différentes, mais dans des univers mentaux qui ne communiquent plus vraiment. Peut-on considérer qu’il s’agit là d’une exception française ? Qu’en est-il au juste de l’éthos des peuples européen tel qu’il transparaît dans le Traité ?

Quel héritage ?

Le préambule de la Charte des droits fondamentaux se réfère de façon éthérée à des valeurs sans ancrage historique, valeurs auxquelles beaucoup de peuples du monde et leurs représentants donneraient volontiers leur accord de principe. « Dignité humaine », « liberté », « égalité », « solidarité », « démocratie », « État de droit »... sont liées à un « patrimoine spirituel et moral » dont la genèse reste dans l’ombre. Il est vrai que la première formulation du projet de Traité : « Vers une Constitution européenne » n’était guère plus explicite, puisqu’il indiquait que les valeurs qui fondent l’humanisme ont été développées par les « habitants [de l’Europe], venus par vagues successives depuis les premiers âges [9] », sans qu’on sache exactement jusqu’à quel âge il convient de remonter. Pourquoi se refuser à citer les principales sources et les grands moments qui ont façonné l’Europe et la distingue des autres civilisations ?
On peut y voir une volonté de ne pas favoriser un « conflit des civilisations », de ne pas heurter la sensibilité des autres cultures et religions, en particulier l’Islam et la Turquie que certains voudraient intégrer à terme à l’Union. Mais, qu’on le veuille ou non, la modernité est définie par des valeurs et des évolutions qui trouvent leur origine en Europe et qui se sont répandues dans le monde entier : découvertes scientifiques et techniques, développement des arts, dégagement progressif de l’emprise du religieux amenant la formation de l’État moderne et de l’humanisme, développement d’un bien-être matériel et social... Les pays de l’Europe occidentale se sont construits avec les héritages greco-romain, judéo-chrétien et celui des Lumières. Cet héritage est marqué par l’autonomie de jugement, la distance critique et le doute qui peuvent verser dans le nihilisme, mais qui font de l’Europe le « continent de la vie interrogée ». Les autres civilisations n’ont pas eu ce même parcours historique et si elles s’inscrivent aujourd’hui dans le monde moderne, elles ne l’ont pas engendré. On ne peut faire fi de cette réalité historique, sinon au prix d’un déni de ce qui spécifie l’Europe.
La difficulté des pays européens à se revendiquer d’un héritage culturel commun n’est pas seulement dû son éclatement en cultures nationales particulières. Cette difficulté s’éclaire en regard de la période bien particulière de l’histoire, le XXe siècle, dans laquelle s’est construite l’Europe. « Partager un avenir pacifique fondé sur des valeurs communes [10] » laisse en fait surtout entendre une volonté de passer à autre chose, d’en finir avec les guerres et les barbaries qui ont marqué l’histoire de l’Europe. Sa construction s’enracine dans un « Plus jamais ça ! » qui fait peser en même temps un doute profond sur les capacités émancipatrices de sa culture, comme si les guerres et les totalitarismes du XXe siècle avaient tout dévasté sur leur passage et empêchaient désormais toute réappropriation. Comme le dit si bien George Steiner : « Nous comprenons maintenant que les sommets de l’hystérie collective et de la sauvagerie peuvent aller de pair avec le maintien, et même le renforcement, des institutions, de l’appareil et de l’éthique de haute culture. En d’autres termes, les bibliothèques, musées, théâtres, universités et centres de recherche, qui perpétuent la vie des humanités et de la science, peuvent très bien prospérer à l’ombre des camps de concentration [11]. » En d’autres termes : le paradoxe de la construction de l’Europe est qu’elle se développe dans un moment où son héritage premier qui la spécifie comme civilisation se trouve terriblement mis à mal.
En contrepoint, s’affirme une exigence de paix et de bonheurs individuels qui entraîne des transformations de l’ethos des sociétés démocratiques. L’origine de la construction européenne s’inscrit précisément au carrefour de ces deux mouvements, à la césure qui coupe le XXe siècle en deux et inaugure une nouvelle ère des pays démocratiques européens. Le développement de la consommation, des médias, des loisirs... façonne des modes de vie qui valorisent le présent et se dégagent des obligations collectives. Les révoltes étudiantes de la fin des années soixante en portent la marque : l’exigence d’une liberté absolue sans référent et sans ancrage, alliée à l’idée de table rase, est en fait portée par la révolte de la génération du baby boom élevée dans le contexte de la fin des guerres en Europe et le développement de la consommation et des loisirs. Le bonheur devient synonyme d’épanouissement individuel, passant par la satisfaction immédiate des besoins et des désirs, appelant un perpétuel renouvellement, tandis que l’héritage historique des sociétés démocratiques est réduit à ses pages les plus sombres et se trouve largement rejeté par la jeunesse. Le présent, désormais désarticulé du passé et de l’avenir, devient la temporalité centrale et la démocratie tend à être comprise comme un régime au service des aspirations individuelles multiples, garantissant leur droit sans restriction et fournissant les moyens de leur accomplissement. La longue liste de droits de la Charte des droits fondamentaux de l’Union en porte la marque.
Ces transformations vont de pair avec le rejet de l’idée nationale assimilée à la guerre et considérée comme responsable de tous les maux dont a souffert l’Europe. S’y oppose une référence emblématique aux droits de l’homme qui rend possible une relecture de l’histoire en termes « politiquement correct » qui la coupe en deux : d’un côté la modernité présente, celle de la reconnaissance pleine et entière des droits de l’homme et de l’autre, une sorte de préhistoire obscurantiste livrée aux passions nationales meurtrières. « Se débarrasser au plus vite des nations » qui porteraient en elle la guerre comme la nuée porte l’orage, tel nous paraît être une des idées bien présentes dans les rangs de la gauche du « oui » en France et bien au-delà.
Quelle histoire va-t-on désormais apprendre à nos enfants ? Comment leur faire comprendre, par exemple, que leurs arrière grands parents qui sont partis faire la guerre en 1914 n’étaient pas des arriérés ou des barbares ? Ou encore que les premiers résistants n’étaient pas des défenseurs des droits de l’homme avant l’heure, mais des patriotes pour qui la vue des troupes d’occupation était insupportable ? Les pays de l’Union européenne, - la France et l’Allemagne en particulier qui ont été le moteur de la construction européenne - n’en ont pas fini de régler des comptes avec leur passé. Cette révision possible de l’histoire va de pair avec la montée d’une nouvelle innocence à base de bons sentiments [12] dont les effets peuvent s’avérer destructeurs sur la compréhension de l’ambivalence de l’histoire et le tragique qui lui est inhérent. C’est la « chaire de l’histoire » qui relie les hommes entre eux et au monde par-delà les distances et le temps qui est atteinte et avec elle le sens que les hommes donne, à travers le temps, à leurs oeuvres et à leurs actions. Tel nous paraissent être les faiblesse et les dangers des démocraties européennes marquées par le syndrome post-totalitaire de la culpabilité et de la mémoire pénitentielle.
Le Traité dans sa dimension constituante laisse entendre qu’existerait un peuple européen qui serait conscient et fier de son héritage et qui voudrait que l’Union européenne s’affirme comme une nouvelle puissance économique, politique et militaire capable de peser efficacement dans le monde. Un tel volontarisme fait fi de la diversité des politiques et des cultures nationales et les institutions qu’il propose ne feront pas magiquement disparaître les profonds désaccords qui existent entre les différents pays, notamment en matière de politique étrangère. Mais au-delà de ces réalités, la mentalité actuelle des peuples européens ne semble pas être celle que ce texte leur prête.

*****

Un tel constat peut sembler des plus pessimistes, mais il n’implique pas pour autant un quelconque renoncement. Il trace en contrepoint les grands axes de ce que pourrait une réelle reconstruction : élaboration d’un projet politique national intégrant pleinement la poursuite de la construction de l’Union européenne à partir des peuples et de leurs représentants ; mise en place d’un néo-protectionnisme européen permettant le développement d’une concurrence équitable à l’extérieur et à l’intérieur de l’Union [13] ; politique d’emploi et de solidarité de grande ampleur en direction des couches sociales défavorisées ; reconstruction de l’école et relance de la promotion sociale permettant aux élites issues du peuple d’accéder aux postes de responsabilité. De tels axes appelle un un travail d’analyse et d’élaboration de propositions qui, à droite comme à gauche, tient à la fois du ressourcement et de l’aggiornamento. L’action politique a une temporalité et des contraintes propres qui ne sont guère favorables à la libre réflexion et la campagne présidentielle est propice au développement de la démagogie. Mais nous vivons une période critique où l’intelligence globale du monde contemporain est plus que jamais nécessaire à l’action politique si celle-ci entend encore peser sur le cours de l’histoire.
La construction de l’Europe implique enfin que les pays européens se réconcilient avec leur propre histoire pour se construire un avenir qui ne soit pas une fuite insignifiante et vaine. Cette reconstruction-là ne dépend pas du volontarisme politique. Mais si l’engagement des intellectuels peut retrouver un sens, c’est avant tout en contribuant à la formation de l’ethos démocratique et en redonnant vie à l’aspiration des sociétés à rester maîtres de leur avenir.


Notes

[1Lors du premier tour des élections présidentielles d’avril 2005.

[2Laurent FABIUS, Une certaine idée de l’Europe, Plon, Paris, 2004, p. 21.

[3Dominique STRAUSS-KAHN, Oui ! Lettre ouverte aux enfants d’Europe, Grasset, Paris, 2004, p. 92-93.

[4Nicolas SARKOSY,« Ce que je crois », Entretien La Provence, 3 mai 2005.

[5Stéphane ROZES, « Aux origines de la crise politique », Le Débat, n°134, mars-avril 2005.

[6Ce qui n’était pas le cas avec le gouvernement de Raymond Barre, quoi qu’on puisse penser de sa politique.

[7Cf. Jean-Pierre LE GOFF, « La modernisation manquée », Le Débat, n° 110, mai-août 2000.

[8Marcel GAUCHET, « Les mauvaises surprises d’une oubliée : la lutte des classes », Le Débat, n° 60, mars-avril 1990.

[9Vers une constitution européenne, édition 10/18, Paris, 2003, p. 71.

[10Préambule de La Charte des droits fondamentaux de l’Union.

[11George STEINER, Dans le château de Barbe-Bleue. Notes pour une redéfinition de la culture, Seuil, Paris, 1973 (Gallimard, coll « Folio-Essais », Paris, 1998, p. 90).

[12Le film Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet, qui a connu un grand succès chez les jeunes, en est un exemple frappant. Il met en scène une sorte d’Amélie Poulain perdue dans les tranchées au milieu des obus, à la recherche de son fiancé, tandis que des poilus désertent et lèvent le poing. De méchants gendarmes et militaires les ont contraints à partir à la guerre et s’apprêtent à les fusiller. On trouve une imagerie semblable dans les albums de bandes dessinées de Tardi sur la guerre de 14.

[13Jean-Luc GREAU, L’Avenir du capitalisme, Gallimard, Paris, 2005.


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