Air du temps > Quel lien entre les générations ?
Le refus de tout héritage comme héritage ?

Émilie, 24 ans, étudiante à Science-po.

Étudiante à l’École de Journalisme de Sciences-Po, j’ai 24 ans, j’ai fait un DEA de philosophie avant de rejoindre Sciences-po. Je suis originaire de la région parisienne. Je suis issue d’un père pied-noir, architecte devenu promoteur immobilier, et d’une mère au foyer, styliste modéliste de formation. J’ai vécu toute ma jeunesse (jusqu’à mes 17 ans) dans un petit village de la région parisienne accueillant beaucoup d’artistes ayant réussi. Un milieu baba cool où les habitants sont souvent des amis plus que des voisins, partageant certaines idées et quelques cigarettes-qui-font-rigoler. Jeunes et vieux se mêlent souvent dans des grandes fêtes. Bref une ambiance très particulière.

De quoi avons-nous hérité ?

Je n’ai pas reçu d’héritage politique présenté comme tel. En famille, nous parlions très peu de politique, regardions les informations assez rarement. Le discours politique familial se résumait à une photo de moi, bébé, prise devant la TV le jour de l’élection de Mitterrand. Mes parents se disaient de gauche. Cela signifiait être contre les injustices (que des hommes de droite supportaient du fait de leur égoïsme) et pour le partage des richesses.
C’est une définition très pauvre. Arrivée à Paris, j’ai d’abord cru avoir des parents particulièrement ignares. Il me semble finalement que l’éducation politique n’avait aucune place puisque dès que mes sœurs ou moi étions présentes, le monde se taisait. L’enfant prenant alors toute la place, nous seules comptions...
Être de gauche signifiait aussi, et peut-être surtout, ne pas être de droite. Pour chacun de mes parents, cette opposition était à la source d’une coupure avec ses propres parents.
C’est là, je crois, l’essentiel de ce que j’ai reçu en héritage : le rejet de tout héritage. Il me semble être au fondement de toutes les idées fortes avec lesquelles j’ai grandi. Si elles ne se disaient pas en des termes politiques, je les énumère car je crois qu’elles ont forgé mon rapport aux autres, à la loi, à l’avenir, bref à tout ce qui fait la politique.

Le rejet de l’héritage pour tout héritage

Pour forger son identité, il était important d’innover. Radicalement. Ainsi, ma mère nous faisait souvent des procès en propriété intellectuelle. À partir du choix d’un vêtement, ou bien du choix d’une activité, nous débattions pour savoir à qui appartenait cette idée. Ma mère nous accusait ainsi souvent de copier les siennes. Je me souviens ainsi, à l’âge de 9 ans d’avoir décidé de ne plus rien écrire. J’aimais écrire de petites histoires, mais j’avais chaque fois l’impression qu’elles étaient beaucoup trop banales.
J’aurais pu, me direz-vous, travailler. Et, à force d’efforts, parvenir à écrire des histoires originales, mais travailler aussi était une chose honteuse. Il fallait réussir immédiatement, spontanément, ou cesser.
On parlait beaucoup de « talent » chez mes parents. Si le résultat n’était pas spontanément le bon, si l’acquisition d’un savoir ou d’un savoir-faire était douloureuse c’était signe qu’il fallait abandonner, que l’on n’avait pas trouvé sa « voie ». Cet impératif m’a fait chercher ma voie pendant de longues années. Je me suis intéressée successivement au paysagisme, à la biologie, à l’ostéopathie, au tourisme. J’ai même envisagé de devenir conseillère d’orientation en désespoir de cause... À la recherche d’un domaine dans lequel je serais sûre de réussir immédiatement, j’étais chaque fois déçue.

L’avenir inappropriable

Au passage, cette dévalorisation du travail accompagne un refus d’habiter l’avenir. Si l’on devait réussir dans l’instant, c’est aussi parce que se donner un but lointain était connoté très négativement. Prévoir était petit et mesquin. Cela gâchait le plaisir suprême : celui de l’improvisation. Mes parents ont très tôt profité des « offres de dernières minutes » qui proposent des réductions sur des vols charters à la condition de partir le soir même ou le lendemain dans un pays lointain. C’était le summum du plaisir, surtout si cela impliquait de revenir 3 jours après la rentrée ce que nous fîmes presque systématiquement.

L’insoutenable liberté de l’individu sans héritage

Pas d’héritage légitime, cela se traduit aussi par l’absence de tout sentiment d’appartenance. Aucun de mes parents ne se sentait de région d’origine. Nos relations avec le reste de la famille étaient très distantes et ne comportaient pas d’obligations régulières.
Je pris conscience de ce que ces absences avaient de douloureux à l’âge de 19 ans. J’avais décidé de partir en voyage autour du monde. Avec une idée très romanesque du voyage en tête, je l’envisageais comme une quête de soi, un voyage d’une identité à une autre. Je me sentais prête à endosser n’importe quelle vie.
Mais lorsque la date de mon départ s’est approchée, j’ai réalisé à quel point je n’étais personne. Qu’allais-je raconter de mon pays ? Je ne le connaissais pas. Ni les traditions, ni le nom des régions, ni les plats (on mange beaucoup de cuisine asiatique chez moi), ni les vins, ni même la « culture nationale ». C’est un sentiment qui est loin d’être agréable. Sentir au plus profond de soi l’insoutenable liberté de l’individu délié. Je n‘avais rien qui me soit propre.
Cette douleur était aussi une fierté. Je me souviens par exemple d’avoir soutenu que je n’apprendrais pas à jouer de la guitare car il me semblait totalement indifférent que ce fut moi ou un autre qui joue de la guitare. Il ne m’était pas possible de délimiter clairement le moi et l’autre.

Interdiction de juger autrui et obligation de s’y identifier

Ce rejet de toute appartenance me semble venir d’un autre interdit : l’interdiction de revendiquer quelque chose pour soi. Il était entendu que s’approprier quelque chose se faisait nécessairement aux dépens des autres.
Ainsi, s’il fallait réussir (c’est-à-dire innover, etc.), il était honteux de vouloir réussir, être le meilleur.
De même revendiquer une existence propre était interdit. Être quelqu’un en particulier, cela signifierait refuser d’être un autre. Faire des choix, et les affirmer, c’était sous-entendre que les autres choix possibles étaient moins pertinents. Cette « fermeture » était honteuse. Dire que l’autre est autre, c’est déjà insinuer qu’il peut être moins bien que soi. Juger : l’interdit suprême.
Au contraire, nous étions dans l’obligation de nous identifier à tout autre. Il ne s’agissait pas de comprendre l’autre dans son altérité, mais de nier cette altérité et de devenir l’autre. Ainsi, face à la douleur ou à la pauvreté, il nous était demandé d’y penser et de culpabiliser. Que l’on pense au cynisme de cette expression : « Finis ton assiette. En Afrique, il y a des enfants qui meurent de faim ». Pensée magique qui nous laisse croire qu’une action individuelle, une décision imposée entre moi et moi, pouvait changer la face du monde.
Cependant, malgré lui, ce rejet de la hiérarchie recréait une hiérarchie. Tout ce qui était marginal était valorisé. Exemple : lorsque j’avais 16 ans, ma mère prit plus d’une fois sa voiture pour m’amener voir un petit copain en hôpital psychiatrique. Elle ne me posa jamais aucune question, ni sur lui ni sur moi, ni sur l’intensité de sa maladie. À l’inverse, je n’aurais pas imaginé amener un « versaillais » à la maison. C’est-à-dire un jeune homme au col amidonné et plein de références littéraires.

Le discours comme manipulation de son auditeur

C’est un autre versant du même rejet de tout héritage. Mes parents considéraient qu’en écoutant le discours de l’autre, en héritant de ses idées, celui qui écoute se perd. Acquiesçant à la pensée d’un autre, il meurt en tant qu’individu. Ainsi, mes parents nous ont-ils souvent invités à nous méfier de ce qui pouvait nous être dit. On pouvait nous « influencer », nous priver de notre liberté. Il convenait même d’opposer à tout propos une analyse de sa raison d’être. À les en croire, un discours n’était jamais tenu parce qu’il décrivait une réalité, mais pour des raisons intérieures à celui qui les tenait. Ainsi, tout propos devait être rapporté à sa véritable source : la jalousie, l’envie ou le malaise de celui qui le formule. Le même raisonnement s’étendait à l’activité. Si quelqu’un faisait quelque chose, il avait nécessairement une mauvaise raison de le faire...
Personnellement, j’avais fini par en déduire qu’un être normal était parfaitement oisif.
Ainsi, mes parent étaient persuadés que l’individu est manipulable. Au point qu’ils tentaient eux-mêmes d’influer sur autrui. Selon le mode décrit par JP Le Goff sous le terme de « barbarie douce », il s’agissait de nous persuader. Une solution, déjà adoptée par eux, nous était « expliquée » jusqu’à ce que nous convenions qu’il s’agissait de la meilleure solution possible. Employé pour toutes les questions, de petite et de grande importance, ce mode de prise de décision permet difficilement à l’individu de construire son identité, de savoir ce qui lui appartient en propre.

Merci à la philosophie politique et conception de la politique

Pour conclure ce premier point, je tiens à remercier M. Le Goff pour son livre « La Barbarie douce ». Il m’a permis de mettre des mots sur des intuitions concernant mon éducation. Et surtout d’entrer dans la société. Il explique que ce rejet du monde et de la connaissance dans lequel j’avais été élevée m’inscrivait bien dans la société puisqu’il était le résultat d’une évolution globale, sociétale. Tout à coup, malgré le fardeau de mes nombreuses lacunes, je me suis senti de ce monde.
Plus généralement, c’est la philosophie politique qui m’a permis de me réinscrire dans le monde social. Ma vision de la politique en découle directement. Pour moi, elle est ce niveau d’action qui permet d’exister individuellement tout en appartenant à une collectivité. C’est le domaine des limites, limites qui permettent d’agir au lieu de culpabiliser vainement, d’avoir un sentiment d’appartenance sans cesser d’exister individuellement. Pour aider les autres, pour organiser le monde, il faut bien lui être extérieur, s’identifier est vain.
La politique est ainsi le lieu du sens. La limite apportée à l’absurdité et au mal-être d’un individu replié sur lui-même.

L’avenir

Quand je le vois en rose, l’avenir de notre société me semble être flou, en pleine redéfinition. J’y vois une chance pour notre génération. Il y a beaucoup de choses à comprendre et à faire, ce qui est plaisant.
Quand je le vois en noir, j’ai peur de la pauvreté du « monde commun » en construction. Et même d’une altération de la rationalité. J’ai peur d’un monde commun qui soit de plus en plus fondé sur le loisir c’est-à-dire (pour reprendre la thèse de O. Ferrand) le rejet du politique. Le règne de l’immédiateté, du plaisir, de la spontanéité est angoissant à la fois pour l’évolution collective et individuelle. Je vois ainsi un très mauvais signe dans la multiplication par 2 en 10 ans du nombre de criminels sexuels enfermés : ils ont refusé de repousser la satisfaction de leur désir à plus tard, attitude de plus en plus commune. Pour avoir souffert de la perte de sens inhérente à cette « spontanéité », je crains sa généralisation.

Émilie


[Haut de la page]     [Page précédente]