En débat...
Les tribulations d’un partisan du oui après le 29 mai

Qui a eu tort, qui a eu raison ? Le trouble né du désaveu des états-majors par l’opinion ne doit pas nous faire oublier que la question est sans objet. Le dernier mot a été dit, c’est l’expression de la souveraineté ; mais il ne se prononce pas sur le vrai et le faux, le bien et le mal, qui ne sont pas ce que vise le politique. La question, aujourd’hui comme avant le 29 mai, reste : qu’est-ce qui est possible ? Et bien sûr, le vote a influé sur la réponse. Aux responsables des partis, militants et analystes de toutes spécialités de dire comment les conjonctures européenne et nationale s’en trouvent modifiées. Quelle place pouvons-nous prendre, nous, à Politique Autrement, dans un débat qui ne soit pas collé à la seule conjoncture ?
Retour en arrière. Certains, dont je suis, ont pensé que le texte du projet de traité constitutionnel offrait un possible à saisir en ce qu’il introduisait un peu de politique dans un ensemble qui, pour des raisons historiques bien connues, en manque singulièrement. L’organisation des institutions telle qu’elle était prévue, et l’augmentation non négligeable de leur aspect démocratique, méritaient - pensait-on - qu’on s’en empare, malgré tout le reste. Si on veut une image, il s’agissait de s’introduire un peu plus dans la place afin d’être mieux à même de peser sur la réforme de ce reste.
L’intéressant dans l’affaire est peut-être de voir que le succès de cette stratégie, si elle avait été adoptée, aurait été aléatoire pour les mêmes raisons que celui du coup de pied dans la fourmilière qui lui a été préféré.
Les deux options requièrent, en effet, la même condition pour pouvoir orienter la réalité européenne dans un sens ou un autre : qu’il y ait parmi les peuples un intérêt pour l’Europe en particulier, et pour la politique en général, le second fournissant un langage au premier. Or, si l’Europe a probablement été objet d’une attention un peu plus forte, était-ce dans une démarche politique ? L’hypothèse produite ici est qu’on se laisse tromper par les apparences de la forte participation quand, par bonheur, elle est au rendez-vous ; on l’interprète alors comme le signe d’une réappropriation de la politique par les gens. En réalité, c’est plus un rejet qui s’exprime qu’un engagement. C’est le geste exaspéré de ceux qui ne veulent pas se mêler des choses quand elles vont bien, mais accusent les représentants, les élites, etc... d’être les seuls responsables quand elles ne vont plus - et qui le font savoir par un vote négatif. Cet argument est souvent mal reçu faute d’être interprété à sa juste mesure : il ne met pas en cause la sagacité et le bon sens des gens, dont une partie serait alors déclarée incapable d’avoir des jugements sur l’Europe ou sur tout autre sujet, tandis que d’autres jouiraient de cette capacité, comme d’un privilège décerné par eux-mêmes. Il s’agit « seulement » de décrypter le statut de la politique dans leur démarche.
On commence à avoir des analyses qui donnent la genèse historique et philosophique de ces situations (en particulier celles de Marcel Gauchet, mais il y en a d’autres) et il serait sans doute utile de s’en emparer pour en faire des éléments de réflexion de la société sur elle-même et par elle-même. Mais pour cela, le premier verrou à faire sauter est ce poncif qui veut que ce sont les représentants qui frustrent les citoyens de leur accès à la politique. Curieux effet de la posture victimaire dont on a souvent parlé à Politique Autrement : le citoyen qui ne pense plus au bien commun finit par convaincre ceux qu’il stigmatise comme des « élites » qu’ils en sont la cause. On s’enferme ainsi dans des analyses qui ne tiennent pas compte du fait que les acteurs de la scène politique ont changé de nature. A commencer par le citoyen, supposé rationnel et attiré par l’intérêt général comme la raison l’est par l’universel. Ce modèle n’est plus le nôtre. Et cependant il reste que la légitimité de l’action publique ne peut pas se passer de l’impulsion et du contrôle continu de ceux qu’elle concerne. L’impasse semble donc complète mais elle suggère au moins la tâche pour maintenant : il nous faut repenser le politique à la dimension de ce que nous sommes devenus.
Une chose est sûre : si Marcel Gauchet dit vrai lorsqu’il nous avertit que ce sont les démocrates qui menacent la démocratie, cela signifie en retour que c’est ce qui la menace qui pourrait donc aussi la tirer d’affaire. Démocrates de tous bords, au travail !

Michel Déret


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