La lettre
Octobre 2001
Lettre n° 23 - Face au terrorisme

Les attentats terroristes du 11 septembre contre les États-Unis ont suscité l’effroi. Aucune religion, aucune idéologie, aucune explication ne peuvent justifier de tels crimes. Nous sommes confrontés à des actes barbares qui défient le sens commun et exigent une condamnation sans appel, une solidarité claire envers le pays agressé et une riposte appropriée qui ne laisse pas cette barbarie impunie.

Une solidarité éthique et politique

On ne saurait laisser planer le doute sur les responsabilités des actes commis, au prétexte de la politique mondiale et de l’autosuffisance dont ont pu faire preuve les États-Unis. La critique de cette politique pour acquérir à nos yeux quelque légitimité, comporte un préalable sans compromis : reconnaître la responsabilité pleine et entière des terroristes dans cet acte de barbarie.
De telles affirmations de principes peuvent sembler aller de soi, mais tel n’est pas le cas en regard de réactions équivoques qui ont eu lieu au lendemain des attentats. Les sifflets et les huées qui se font fait entendre lors de la fête de L’Humanité, alors que son secrétaire général avait demandé une minute de silence, la dérision des Guignols de l’info sur Canal +, ou la référence provocatrice au « courage » dont auraient fait preuve les terroristes aux commandes des avions, sous prétexte de ne pas verser dans l’unanimisme ambiant..., tous ces faits et gestes avaient quelque chose d’indécent. Certains journalistes ont condamné les attentats, en consacrant l’essentiel de leur critique aux « maîtres du monde » que seraient les États-Unis. L’Amérique n’est pas « victime de son hyperpuissance » (sous-titre d’un article de Télérama daté du 19 septembre), elle est la victime d’actes terroristes injustifiables. Ce n’est pas seulement le « peuple américain » qui est frappé, mais ses représentants, son État, ses institutions et sa culture.
Dans la condamnation des actes terroristes, on ne saurait les dissocier et la solidarité n’est pas seulement d’ordre éthique mais politique. La démocratie, quelles que soient ses insuffisances et ses dérives, constitue un acquis fondamental mais fragile qu’il s’agit de défendre sans équivoque ou mauvaise conscience contre toutes les formes de barbarie et les fondamentalismes les plus divers. Quelles que soient les critiques qu’on puisse leur porter sur le plan de la politique internationale comme sur celui de la politique intérieure, les États-Unis sont un pays démocratique ayant ses propres acquis et traditions, régi par un État de droit qui institue un espace public reconnaissant la légitimité du débat et du conflit selon des règles connues de tous, et la légitimité des gouvernants est liée à des élections libres. On ne saurait ainsi dissocier le peuple de ses représentants et de son État, et ce au moment où ils subissent une terrible agression.
La reconnaissance de la nature démocratique d’un pays ne suffit pas à le caractériser, mais elle est pour nous essentielle et fonde une solidarité première dans l’épreuve. Cela n’implique pas de se taire sur l’aveuglement des États-Unis et leur politique, mais délimite d’emblée une posture éthico-politique dans la façon dont on aborde les événements du 11 septembre.
Les embarras qui peuvent exister à gauche renvoient en fait à un antiaméricanisme qui ne date pas d’aujourd’hui. Le soutien actif des États-Unis à de nombreux régimes dictatoriaux, l’arrogance et le cynisme dont ils font preuve dans leur politique étrangère sont autant de réalités sur lesquelles cet antiaméricanisme peut s’appuyer. Mais par-delà la dénonciation légitime de ces réalités, c’est aussi une interprétation économiste des sociétés qui se trouve mise en question. La critique des « nouveaux maîtres du monde », au premier rang desquels les États-Unis, peut s’ériger en un nouveau schématisme : ce qui se passe dans la société et le monde est peu ou prou ramené à la dictature des marchés financiers. On ne se débarrasse pas si facilement des schémas de pensée qui ont largement imprégné la critique sociale et qui continuent de régner dans l’abord des problèmes de société. Face à l’antiaméricanisme qui perdure en France, il fallait que cela soit dit.

Un nouveau totalitarisme ?

Les attentats terroristes du 11 septembre constituent un phénomène qui entre difficilement dans les catégories habituelles et les cadres de pensée hérités d’une autre époque. Le terrorisme international ne date pas d’aujourd’hui, mais celui-ci pouvait antérieurement viser des objectifs précis en se réclamant des luttes de libération et revendiquer la responsabilité de ses propres actions. Tel n’est pas le cas pour les attentats du 11 septembre qui n’ont pas été revendiqués, n’ont été accompagnés d’aucun communiqué ou revendication précise. Les groupes terroristes qui détournent l’islam à leurs fins criminelles ne revendiquent aucun territoire, se réclament de la guerre sainte, ont pris pour cibles les États-Unis, l’Angleterre et l’ensemble des pays occidentaux, ainsi que les régimes arabes alliés à ces pays qu’ils espèrent déstabiliser à leur profit.
Le fondamentalisme islamiste et le terrorisme qui s’en réclame sont facilement qualifiés de « fascistes » ou de « totalitaires » par des intellectuels et des journalistes. Il est vrai que certains de leurs traits ne sont pas sans rappeler ceux du totalitarisme. Le fanatisme de ces militants, leur croyance qui les fait vivre dans un monde complètement coupé de la réalité et du sens commun, leur mépris de la mort et la facilité avec laquelle les terroristes commettent le meurtre individuel et collectif font écho à la mentalité des troupes d’élites des mouvements totalitaires. Et leur projet fou d’établir un monde islamiste n’est pas sans évoquer ceux d’un Reich millénaire ou du communisme mondial. La terreur que fait régner le régime des Talibans en Afghanistan rappelle également le système totalitaire : fermeture vis-à-vis du monde extérieur et mensonges déconcertants, destruction des monuments historiques, police secrète religieuse ayant tous les pouvoirs et rattachée au « ministère de la répression publique et de la promotion de la vertu », refus des différences et persécution des opposants...
Pour autant, à la différence du totalitarisme, le fanatisme islamiste et les groupes terroristes ne s’appuient pas sur une idéologie proclamant une supériorité raciale ou prétendant maîtriser la marche de l’histoire, mais ils font référence à un ordre transcendant et des textes religieux dont ils se veulent les gardiens authentiques. Et surtout, s’ils disposent d’appuis auprès de certains États, leur situation n’est pas comparable à celle des régimes totalitaires qui assuraient leur domination par un pouvoir étatique et militaire centralisé et puissant, entraient ouvertement en guerre contre d’autres États pour conquérir de nouveaux territoires et accroître leur hégémonie.
Un réseau terroriste comme celui de Ben Laden est composé d’une poignée de fanatiques et le régime des Talibans n’est nullement comparable à l’État nazi ou stalinien. Après la défaite de l’Union soviétique, les divisions et les luttes armées se sont développées entre des seigneurs de guerre. Le commandant Massoud a été évincé et les Talibans soutenus par le pouvoir pakistanais et l’Arabie saoudite ont pu profiter de la situation. Ce régime est basé sur des alliances entre certaines ethnies afghanes et chefs de guerre, ses forces militantes sont faibles, et il a tenu avec le soutien direct du Pakistan et de l’Arabie saoudite. Cette faiblesse interne ne l’a pas empêché de faire régner un régime de terreur. L’oppression vis-à-vis des femmes y a atteint un rare degré de férocité : interdiction aux filles d’aller à l’école, femmes chassées des hôpitaux, exclusion de tous les secteurs de la vie sociale, interdiction de travailler amenant les femmes à la mendicité, exécution publique des femmes adultères... Ce régime est isolé et ses jours sont comptés.
On ne saurait donc plaquer sur le régime des Talibans et les groupes terroristes du type Ben Laden des schémas d’explication qui datent d’une autre époque. Ce nouveau fanatisme surgit d’un nouvel état du monde marqué par la crise des grandes idéologies et la décomposition des grands blocs Est/Ouest/Tiers-monde qui structuraient le monde depuis la Seconde Guerre mondiale. Il est une des formes nouvelles, et non la seule, que prend la barbarie dans cette nouvelle configuration historique marquée par l’éclatement et l’instabilité du monde, le repli sur les particularismes communautaires en même temps qu’une mondialisation sans précédent dans tous les domaines.
La condamnation sur le plan éthique et les rapprochements possibles sur le plan du fanatisme ne peuvent légitimer la confusion dans la connaissance du phénomène. Les références au fascisme et aux totalitarismes passés peuvent même amener à évacuer la nécessité de mieux cerner ce nouveau fanatisme et ce nouveau terrorisme. La connaissance de leur spécificité et de leur complexité est une condition essentielle pour être capable de les combattre efficacement et de ne pas se « tromper d’une guerre ».

Face à l’islamisme et au nouveau terrorisme

L’islamisme ne se confond pas avec l’islam et tout amalgame fait son jeu. Le fondamentalisme islamiste entend régenter le politique et l’ensemble de la vie sociale au nom d’une religion dont il se prétend le seul et authentique représentant ; il développe un discours de ressentiment et de haine à l’égard de la démocratie et de la culture occidentale et entend renverser des régimes qui se réclament d’un islam modéré. Il ne peut cependant être considéré comme un seul et même phénomène, dans la mesure où il s’ancre sur des réalités sociologiques et historiques différentes selon les pays. Les réalités ethniques, culturelles et nationales sur lesquelles il s’appuie sont diverses et des évolutions peuvent avoir lieu, si l’on envisage, par exemple, le cas d’un pays comme l’Iran, qui, il y a peu de temps encore, apparaissait à la pointe de ce fondamentalisme. Il est vrai également que la référence globalisante à la menace intégriste peut donner lieu à des manipulations, servir à couvrir des pratiques dictatoriales et la corruption existant dans les pays arabo-musulmans, l’exemple du pouvoir algérien en est le plus frappant.
Mais ces réalités ne sauraient pour autant occulter l’intégrisme et le fanatisme que véhicule ce fondamentalisme, sa haine des démocraties et de la culture occidentale. Le discours tenu n’est pas qu’un simple masque de réalités ethniques ou d’intérêts nationaux, il a sa propre logique interne et produit ses effets meurtriers. La haine qu’il manifeste va au-delà de l’hostilité vis-à-vis des intérêts, des actions et de la politique américaine ou de tout autre pays. Elle porte sur les principes et les valeurs de la culture démocratique et occidentale qui sont jugés comme foncièrement mauvais, et ceux qui s’en réclament ou y sont favorables sont considérés comme les « ennemis de Dieu ». Ce fanatisme religieux peut trouver à s’alimenter à la question palestinienne, à la politique américaine, à la corruption existant dans les régimes arabes alliés aux pays occidentaux, et plus globalement à la misère et à l’oppression existant dans les pays du Sud..., mais ces réalités sont intégrées et dissoutes dans un discours de guerre de religion d’un autre âge qui en appelle à la destruction des États-Unis et de leurs alliés.
La rhétorique guerrière qui prévaut au sein des groupes islamistes n’a plus grand chose à voir avec celle de l’anticolonialisme et de l’anti-impérialisme des années soixante et soixante-dix. Alors que les leaders des luttes anticolonialistes développaient une critique de la colonisation au nom même de valeurs issues de la culture européenne, il n’en va plus de même avec le développement de groupes fondamentalistes. Ceux-ci ne dénoncent pas seulement la misère et l’oppression, comme le croit encore une gauche mal dégagée du tiers-mondisme, mais intègrent ces réalités dans un discours religieux qui s’en prend directement aux démocraties et à la culture occidentale. Ce discours, qui détourne l’islam à son profit, entend ni plus ni moins restaurer une communauté musulmane unifiée sur ses bases, combattre l’Occident et faire régner à terme ses propres conceptions. Même s’il dénonce l’« impérialisme », il ne s’agit pas de remettre en cause la domination comme telle, mais d’inverser les rôles. Cet islamisme n’est pas confiné au Sud et n’est pas l’apanage des pays pauvres. Son discours de haine et de ressentiment peut même trouver quelques relais marginaux au sein des pays européens.
Le régime des Talibans et le groupe de Ben Laden représentent la pointe extrême de ce fanatisme religieux, en même temps qu’ils comportent des caractéristiques qui leur sont propres. L’« émirat islamique » des Talibans afghans s’appuie sur une culture ethnique particulière, et s’il entend bien mener la guerre sainte contre les impies, il n’hésite pas pour autant à organiser le trafic de drogue à son profit. Le groupe du milliardaire saoudien Ben Laden est composé de fanatiques de plusieurs nationalités, et mêle l’activisme politico-religieux, le terrorisme international et les affaires. Si le terrorisme peut être lié à l’islamisme, on ne saurait pour autant confondre les deux phénomènes. Les groupes terroristes islamistes semblent eux-mêmes divers, et au sein de cette nébuleuse le fanatisme religieux, le banditisme et les trafics de drogue peuvent se croiser. C’est avant tout l’ensemble des sociétés démocratiques, et pas seulement les États-Unis, qui se trouve confronté à cette nouvelle menace, ainsi que les régimes qui défendent un islam tolérant. Faute de reconnaître ces réalités, par une sorte de mauvaise conscience des pays démocratiques vis-à-vis de leur passé colonisateur ou de toute autre réalité négative de leur histoire passée et présente, on se condamne à l’angélisme et on fait le jeu du fanatisme.

Aveuglement et cynisme de la politique américaine

Cette démarcation étant faite, il ne s’agit pas de passer sous silence les positions prises par les États-Unis avant les attentats du 11 septembre. Ce n’est pas seulement la politique de Bush vis-à-vis du conflit israélo-palestinien, comme la politique américaine menée dans d’autres parties du monde, qui sont en cause, mais le soutien direct que les États-Unis ont accordé aux groupes et aux régimes fondamentalistes islamistes.
Dans leur opposition à l’URSS qui avait envahi l’Afghanistan, les États-Unis ont apporté leur soutien et leur appui direct aux groupes islamistes les plus fondamentalistes au Pakistan et en Afghanistan. Ben Laden, aujourd’hui activement recherché par l’administration américaine et les services de renseignements qui offrent une prime pour aider à sa capture, a été activement aidé et soutenu par la CIA. On a fermé les yeux sur le financement des groupes fondamentalistes et terroristes par des pays alliés des États-Unis comme l’Arabie saoudite et le Pakistan. On a laissé s’installer aux États-Unis, comme dans le reste du monde, des réseaux financiers qui alimentent les groupes terroristes, et les États-Unis ont accordé leur soutien au régime des Talibans pour protéger leurs propres intérêts économiques. Cette politique ne peut manquer d’apparaître non seulement injuste et cynique, mais aveugle et dangereuse.
Dans leur relation au droit et aux institutions internationales, les États-Unis ont fait preuve de nombreuses résistances. Ils n’ont pas clairement reconnu le statut de la Cour internationale et des tribunaux internationaux. Ils ont opéré une sorte de chantage sur l’ONU en ne payant pas leur part de budget, et ils ont brusquement changé d’attitude au lendemain des attentats en sollicitant une coopération de la part des autres États. De tels comportements ne renvoient pas seulement aux difficultés que pose le droit international dans le rapport à la souveraineté des nations, mais au fait que les États-Unis ont une conception pour le moins égoïste de leurs propres intérêts nationaux, en même temps qu’ils s’estiment investis d’une mission pour maintenir l’ordre dans le monde sans s’embarrasser d’un encadrement juridique trop contraignant. Comment peut-on prétendre dans ces conditions donner des leçons de vertu aux peuples du monde ? Les États-Unis ont fait preuve d’arrogance, parlé d’un nouvel ordre international et montré jusqu’à présent une incapacité à saisir les nouveaux enjeux du monde et l’importance décisive du rapport Nord/Sud après l’écroulement du bloc communiste. Ce n’est pas seulement la politique de Bush nouvellement élu qui est en question, mais bien l’hégémonie américaine dans sa prétention à veiller à l’ordre du monde, tout en menant une politique au service d’intérêts étroitement nationaux qui les déconsidère aux yeux des peuples. Les États-Unis sont désormais à un tournant : sauront-ils, au-delà de la légitime riposte qui s’impose, tirer les leçons du 11 septembre ?

Ne pas entrer en guerre de religion

Les premières déclarations du président Bush sur la « nouvelle guerre », la lutte entre le « Bien et le Mal » et la nouvelle « croisade », ou encore l’intitulé de l’opération militaire : « Justice sans limite », n’ont pas été seulement maladroites, mais elles sont allées dans le sens de la thèse du « choc des civilisations », développée par Samuel P. Huntington, ancien expert au conseil de sécurité de l’administration Carter et professeur à l’université Harvard.
Cette thèse affirme un nouveau paradigme qui entend servir de modèle dans l’interprétation du monde de « l’après-guerre froide » : la politique mondiale est désormais déterminée par les facteurs culturels ; les conflits les plus importants et les plus dangereux auront lieu entre groupes issus des différentes civilisations. Est ainsi développée la vision d’un monde où les identités ethniques, culturelles, religieuses déterminent l’ordre du politique, établissant les types d’alliances, les antagonismes et les orientations des États. Les risques de nouvelles guerres sont directement reliés à l’intensification d’un « conflit civilisationnel » entre groupes appartenant à des civilisations différentes, l’hypothèse supposée la plus probable étant celle qui mettrait en conflit musulmans et non musulmans.
Une telle vision du monde s’appuie sur l’importance prise par les références ethniques et religieuses dans les nouveaux conflits, après la crise des grandes idéologies et les affrontements entre deux blocs du temps de la guerre froide. Mais si ces références ethniques et religieuses sont bien symptomatiques d’une décomposition, elles ne signifient pas la soumission du politique à la culture au sens ethnologique du terme ou plus encore à la religion considérée comme le facteur décisif de discrimination.
On ne saurait en effet parler d’un seul monde musulman du point de vue culturel et religieux. Celui-ci est en effet riche de courants divers, l’opposition entre sunnisme et chiisme étant la plus connue. Les différents États où la religion musulmane est dominante n’entretiennent pas un même rapport à l’islam, mènent des politiques différentes tant sur le plan intérieur que du point de vue des alliances internationales. Ces pays sont souvent en rivalité et en conflit, et le nationalisme l’emporte sur les références à la communauté musulmane dès que les intérêts des différents pays sont en jeu. La confusion du religieux et du politique est précisément le propre du fondamentalisme islamiste qui divise le monde entre musulman et non-musulman et le « choc des civilisations » peut apparaître alors comme son répondant.
L’histoire du monde moderne est marquée par un mouvement d’émancipation des sociétés à l’égard de la tutelle religieuse et la séparation de la religion et de la politique. Ce mouvement de sécularisation, amenant une dissociation du religieux et du politique, est inséparable de l’avènement de la démocratie et il a pris des formes particulières liées à l’histoire des différents pays. On ne peut sous-estimer la capacité d’évolution des pays qui se réclament de l’islam, selon des voies qui leur sont propres, amenant une dissociation du religieux et du politique. Tout retour en arrière, comme le rêvent les fondamentalistes, est synonyme de régression. La politique a son domaine et ses exigences propres qui ne se confondent pas avec ceux de la culture et de la religion.
Cela n’implique pas pour autant de ne pas prendre en considération les dimensions culturelles et religieuses dans l’analyse des différents pays et continents. Le « choc des civilisations » n’envisage le développement des autres civilisations que sous l’angle d’une menace à l’égard de l’Occident et préconise un repli identitaire. Mais l’ouverture sur le monde est aujourd’hui une réalité et la rencontre avec les autres cultures n’est pas synonyme de perte de son identité. Une telle position crispée et frileuse manifeste une peur de l’autre qui renvoie à ses propres faiblesses internes.
Cette ouverture passe par la remise en cause de l’ethnocentrisme, en sachant que celui-ci n’appartient pas en propre aux États-Unis et aux pays européens. Cette remise en cause ne signifie pas non plus une sorte d’angélisme qui prétendrait s’extraire de l’héritage spécifique dont, qu’on le veuille ou non, on est issu, ou pire encore à son reniement. Mais elle implique un travail d’élucidation des acquis et des limites de cet héritage par la confrontation avec ceux des autres peuples du monde. C’est de la sorte qu’un dialogue, inséparable d’une confrontation intellectuelle tolérante, peut être mené. Pour ce faire, un espace public de discussion et une opinion publique éclairée sont nécessaires, et dans cette optique les clubs, cercles et revues ont un rôle décisif à jouer. Les démocraties européennes offrent un cadre favorable dans ce domaine, mais encore faut-il qu’une bonne partie de ses dirigeants et de ses intellectuels acceptent les ambivalences de leur propre histoire et arrêtent une culpabilisation malsaine qui lamine l’estime de soi, pervertit l’esprit critique et l’ouverture sur l’autre. À l’échelle de l’histoire humaine, aucune civilisation, aucun peuple ne peuvent revendiquer un blanc seing et il importe de savoir à quoi l’on tient dans l’héritage qui nous a été légué tant bien que mal à travers les générations.

Quelle riposte américaine ?

La réaction des États-Unis n’a pas été jusqu’à présent telle que le prédisaient les anti-américanistes et les pacifistes par principe. Ceux-ci n’ont pas pour autant désarmé et attendent le moindre faux-pas pour faire valoir qu’ils « l’avaient bien dit » et qu’ils avaient raison. Dans une logique doctrinaire, l’événement n’a pas de place, il n’est là que pour confirmer à titre d’exemple et de justification des schémas dogmatiques identitaires. L’administration américaine a pu surprendre, après ses déclarations tonitruantes, en affirmant sa volonté de développer une riposte non seulement militaire mais multiforme (policière, économique, judiciaire...) qui prendra du temps, et en soulignant la nécessité d’une coopération internationale dans ce domaine, prenant soin d’éviter tout amalgame avec l’islam.
Ce nouveau terrorisme appelle une riposte sans concession tout en étant ciblée. Il est trop tôt, au moment où ce texte est écrit, pour dire ce qu’il en sera exactement, mais le risque existe d’une riposte militaire américaine qui élargisse la cible, déstabilise la situation dans la région de l’Afghanistan et au sein de des pays arabo-musulmans, faisant de fait le jeu des fondamentalistes et des terroristes. Mais il n’y a pas de fatalité en l’affaire. Les pressions de l’Union européenne, des institutions internationales, le poids de l’opinion, et tout particulièrement de l’opinion américaine, sont importants pour éviter des dérapages incontrôlables. Dans l’épreuve, les citoyens américains font preuve d’un patriotisme auquel les peuples européens ne sont plus habitués. Ce patriotisme ne signifie pas un unanimisme dans les leçons qui peuvent être tirées de l’événement et un soutien inconditionnel à la politique de l’administration Bush. L’opinion américaine a montré dans le passé, lors de la guerre du Vietnam notamment, qu’elle était capable de s’opposer à une politique guerrière qui mène à l’impasse.
Mais au-delà de la question de la riposte militaire américaine, c’est la notion même de guerre et de droit international introduisant un certain ordre dans les conflits qui se trouve mise à mal par les attentats du 11 septembre. S’il y a bien agression contre les États-Unis, cette agression ne correspond pas à une déclaration de guerre entre États débouchant sur une confrontation militaire entre des forces armées rattachées aux belligérants. Il ne s’agit pas non plus d’une guerre civile ou d’une guerre de libération nationale telles qu’on a pu en connaître dans le passé. Nous avons affaire à un phénomène nouveau auquel le droit international actuel paraît peu adapté. La résolution du Conseil de sécurité de l’ONU qui reconnaît le droit naturel à la légitime défense conformément à la charte des Nations-Unies ne règle pas vraiment le problème, et la question est désormais posée d’une évolution du droit international qui permettre un encadrement juridique et une plus grande coopération des États dans la lutte contre le terrorisme.

Développer la coopération Nord-Sud

Cette lutte n’implique pas seulement le renforcement de la coopération militaire, policière et judiciaire et la visibilité des transactions financières. Le fanatisme et le terrorisme peuvent trouver un certain écho dans des masses déshéritées des pays pauvres, révoltées par la corruption de leurs dirigeants, par le cynisme et l’indifférence dont peuvent faire preuve les pays du Nord à leur égard. C’est aussi sur ces bases que la haine et le ressentiment peuvent se développer envers les pays démocratiques développés qui affichent leur richesse et leur puissance.
Après les événements du 11 septembre, les pays du Nord ne peuvent plus se détourner de la réalité, prétendre vivre hermétiquement, à l’abri des souffrances et de la misère des autres peuples du monde. Tirer les leçons de ces événements implique que les pays développés sortent de leur repli et de leur relative cécité à l’égard des pays du Sud, pour développer une politique d’entraide et de coopération cohérente et généreuse en leur direction, respectant leurs cultures et leurs traditions.
Dans cette perspective, notre pays ne peut agir seul et la construction de l’Union européenne représente un enjeu géopolitique important. À côté de la superpuissance américaine, il importe qu’existe un pôle politique puissant qui puisse agir pour le renforcement de la paix et la coopération dans le monde. Liée par un héritage et un passé commun, avec les pays méditerranéens et africains, l’Europe a un rôle central à jouer dans les rapports d’ouverture, de coopération et d’entraide avec ces pays. Ayant sur son sol plusieurs millions d’hommes et de femmes de tradition musulmane, l’Union européenne peut contribuer au développement d’un islam tolérant intégrant pleinement les valeurs démocratiques. Mais encore s’agit-il que les États de l’Union européenne œuvrent dans le même sens, que les différents peuples et leurs représentants puissent être associés plus étroitement à la construction de l’Union, faisant valoir un projet politique et culturel mobilisateur. Tel n’est pas le cas aujourd’hui.
Depuis les années quatre-vingt, les sociétés développées se sont déconnectées de l’histoire et repliées sur une politique étroitement gestionnaire, sans grand projet et vision prospective claire des évolutions du monde, l’idéologie libérale et le modernisme occupant le devant de la scène. De nouveau l’histoire fait signe. C’est en montrant que leurs valeurs ne sont pas celles du marché libre et ne se limitent pas à la puissance technologique et militaire, mais qu’elles sont porteuses d’une conception du vivre-ensemble démocratique, que les sociétés développées peuvent exercer une influence émancipatrice. C’est dans cette perspective que l’Union européenne, quelles que soient les difficultés actuelles de sa construction, doit s’inscrire si elle entend peser dans les affaires du monde. Les pays démocratiques et l’Union européenne, au-delà même de la riposte au terrorisme qui s’impose, sauront-ils tirer les leçons de l’événement ?

Jean-Pierre LE GOFF, président du club Politique Autrement

2 octobre 2001


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