La lettre
Novembre 2010
Lettre n° 52 - Quel avenir pour le Sarkozisme ?
Stéphane Rozès*

L’intitulé pose une première question : y a-t-il un sarkozisme ? Existe-t-il des constantes politiques qui dépassent le personnage singulier Nicolas Sarkozy ? Plus généralement, qu’est-ce que le pays investit en lui ?
La façon dont ce dernier l’a sacré lors de l’élection présidentielle de 2007, avec un taux de participation inégalé depuis les années 60, montre que le pays a investi quelque chose en Nicolas Sarkozy. C’est l’intérêt du livre de Yasmina Reza [1] qui l’a suivi pendant toute la campagne et qui constate, alors qu’elle est auteur de théâtre, que Nicolas Sarkozy est un acteur, au sens noble du terme, et qu’il se hausse à la hauteur du spectacle que le pays attend de lui. L’intérêt de son personnage, c’est sa plasticité, sa capacité durant la présidentielle à entrer dans le costume attendu de lui. C’est parce qu’il l’a fait que le pays s’est rendu aux urnes et que les électeurs ont voté pour lui, alors que ceux qui ont voté Ségolène Royal ont d’abord voté contre le candidat adverse.

Le bonapartisme de la campagne présidentielle

Je distingue le sarkozisme de la campagne de ce qu’il est advenu après 2007. Le sarkozisme de la présidentielle est un bonapartisme, une figure politique propre à notre histoire nationale. C’est une façon de résoudre les contradictions sociales et idéologiques du moment, au travers de la figure d’un homme qui se hisse à la hauteur des contradictions du pays pour les résoudre en s’appuyant sur l’État. La première contradiction est celle qui existe entre la façon de faire et d’être Français et la globalisation capitaliste nouvelle. La seconde concerne une Nation qui demande beaucoup à ses hommes politiques au travers d’un État et un État qui se retire économiquement de la Nation. La troisième est plus idéologique : dans la présidentielle, le pays était pour le souhaitable sur des valeurs idéologiques de gauche (égalité, solidarité, mixité sociale, services publics...), mais politiquement, il était à droite, sur le possible. En cours de campagne, Nicolas Sarkozy a fait la synthèse entre ces deux dimensions idéologiques.
La synthèse qu’il avait opérée s’est peu à peu délitée. Elle commence le soir-même de son élection. Le Fouquet’s marque en effet une première rupture symbolique avec tout ce qu’il avait construit pendant la campagne. Les coups de canif donnés à la fonction présidentielle (le yacht de Bolloré, ses vacances chez un milliardaire américain, sa façon de s’exprimer…) sont, dans un premier temps, mis entre parenthèses par le pays. Dans les sondages, tout cela est mis sur le compte de sa vie privée : « Il passe ses vacances avec qui il veut… » À l’époque, les études qualitatives d’opinion montraient que le pays était heurté par ces attitudes, mais il attendait du président qu’il mette en place les réformes qui permettraient à chacun d’être jugé sur son apport à la société selon le triptyque « travail/mérite/pouvoir d’achat » : « Sarkozy n’est peut être pas dans les codes, mais si l’ami des puissants et des milliardaire met ses relations au service de la réforme avec la centralité de la question du travail, sa vie le regarde ! »
C’est fin 2007-début 2008, alors qu’il continue à surexposer sa vie privée avec Carla Bruni et qu’au même moment il commence à esquiver la question du pouvoir d’achat, s’éloignant ainsi du projet de donner à chacun une place dans la nation, que la confiance se rompt et que reviennent en lance-flamme tous les effets dévastateurs des atteintes portées à la symbolique de la fonction présidentielle. Ce n’est que plus tard que Nicolas Sarkozy renoue pour partie un lien avec le pays à l’occasion de la crise, puis avec la présidence française de l’Union européenne, la crise géorgienne et son discours de Toulon.

Volontarisme et pragmatisme

Le bonapartisme de Nicolas Sarkozy se caractérise par le volontarisme politique. C’était d’ailleurs son point commun avec Ségolène Royal pendant la campagne présidentielle. Après le non au Traité Constitutionnel Européen, tous ceux qui invoquaient les mannes de l’Europe et de Bruxelles, tous ceux qui en appelaient à la complexité du monde, tous ceux qui parlaient de la politique comme du traitement des dossiers ont été balayés par les deux candidats, Royal et Sarkozy, qui affirmaient qu’ils ne voulaient pas agir en fonction des contraintes extérieures, mais aller où le pays les porterait. Le pays veut une incarnation du pouvoir politique à l’Élysée au sein de la Nation puisque l’Europe n’est plus momentanément la France en grand.
On n’a jamais entendu Nicolas Sarkozy dire qu’il n’était pas responsable de quoi que ce soit. Il ne dit pas : « Ce n’est pas moi, c’est l’Europe, Matignon, la complexité du monde, les marchés financiers… » Il assume ses responsabilités. Mais il fait reposer les difficultés sur les corps intermédiaires, sur les corporatismes… Il « mouille sa chemise », il se déplace, il se montre avec des caissières, des ouvriers, il porte un casque de chantier… On se dit que c’est le retour de la volonté du politique. Et nous sommes un pays de la passion politique. Nicolas Sarkozy renoue avec le pays quand il se met en mouvement, et quand il y a des crises, des choses s’imposent à lui. Quelque chose le dépasse et le défaut qui est le sien de rabaisser la fonction présidentielle à sa personne est alors gommé.
En même temps, son rapport à la politique, c’est le pragmatisme et ce pragmatisme laisse dubitatifs les politologues, les observateurs, les philosophes… À peu près tous ceux que n’aime pas Nicolas Sarkozy. Tous ces « donneurs de leçons » qui lui demandent d’où il parle, où il est, ce qu’il est, sont insupportables à ses yeux. Le pragmatisme – qui est plutôt une vertu –, peut se transformer chez lui en une fluidité totale. Il peut être au G20 sur les positions de Stiglitz [2], l’un des représentants du « nouveau keynésianisme » et prôner la dérégulation pour la réforme des retraites. Il peut lire les discours que lui écrit Henri Guaino sur la République et la Nation et, deux jours plus tard, faire l’inverse. Avec Nicolas Sarkozy, les actes viennent contredire la pensée. Il se manifeste chez lui une terrible tension entre son intelligence des choses qui lui dit ce qu’il doit dire et faire, et sa psychologie qui vient rapidement la contredire. Il parle de la République, mais reste dans le flou quand il s’agit de la laïcité ; il parle ainsi de « laïcité positive », et se rend à Rome pour prier avec le pape… Pour lui, tout cela n’a pas beaucoup d’importance, pourvu qu’il soit toujours au centre du dispositif. Il aime à dire « quand je suis face à un problème, je me demande comment je vais en tirer profit ».

Rupture et « mouvementisme »

En 2007, Nicolas Sarkozy parvient à construire l’idée qu’il incarne la rupture, alors qu’il procède de la majorité sortante. C’est une situation inédite dans la Ve République. Avec le discours de Grenoble, il procède de la même façon avant la future présidentielle et tente de construire une rupture, mais une rupture avec la façon dont on exerce la fonction même de président de la République. Explicitement, en faisant un lien entre immigration et insécurité, en soutenant qu’il faut juger des personnes non pas en tant qu’individus mais en fonction de leur appartenance à une « communauté » (les Roms), qu’il faut considérer les Français délinquants selon leur date de naturalisation pour les déchoir de leur nationalité…, Sarkozy tente d’établir une nouvelle rupture en s’adressant directement au peuple en pensant que les corps intermédiaires, les élites, les bien-pensants, Bruxelles, les moralistes, Paris, les bons esprits, les eurocrates… ne peuvent pas comprendre le peuple. Le sarkozisme a cette particularité qu’il pense la rupture et la scission comme un moteur. Cette façon de faire de la politique consiste à faire prévaloir le volontarisme et le rôle de l’État, au service d’une nécessaire banalisation de l’exception française dans la globalisation.
Nicolas Sarkozy manifeste un « mouvementisme », un « bougisme permanent ». C’est un homme du mouvement et il doit mettre le pays en mouvement. Il soutient qu’il faut bouger et réformer ce pays en s’appuyant sur ceux qui ont la volonté et les moyens de se mettre en mouvement, contre les conservateurs de gauche, en distinguant le bon grain de l’ivraie, le bon jeune du mauvais jeune, l’immigré subi de l’immigré choisi, le travailleur de l’assisté… Pour mettre en mouvement ce pays, il est persuadé qu’il faut s’appuyer sur les forces vives contre les conservateurs, contre le corporatisme de ceux qui ne pensent qu’à défendre leur intérêt immédiat. Il peine à distinguer les réformes structurelles et les réformes conjoncturelles, il considère qu’il faut faire des réformes partout et tout le temps. Le fond de sa pensée, c’est que le pays est « indécrottable », qu’il n’accepte pas le monde tel qu’il se fait. Il faut donc le prendre par surprise et ouvrir de multiples fronts. Ses réformes ont une constante : persuadé que le pays refuse tout changement, il met un coup de pied dans la fourmilière et fait l’économie de dire où l’on va en utilisant les contraintes financières comme levier des changements de comportement.
Il veut mettre le pays en mouvement sans passer par la case « Où allons-nous ? » Il veut en somme réparer la voiture France et annoncer ensuite où l’on va. Mais dans l’imaginaire des Français, ce qui compte, c’est de savoir d’abord où l’on va, avant de s’inquiéter de la réparation du véhicule. Sarkozy pense la réforme de l’État comme la réforme de l’entreprise, à la manière anglo-saxonne. Le comment vient avant le pourquoi, le process avant les finalités. Mais la France a besoin de la coproduction de la direction à prendre, avant de s’approprier les moyens de la réforme. Le fond du sarkozisme, en somme, est de mettre le pays en mouvement, sans lui dire où l’on va. Il ne dit jamais où il veut l’amener à la fin de son mandat. Il n’a jamais dessiné le modèle de société qu’il veut. Il annonce « travail/mérite/pouvoir d’achat », convoque les mannes de de Gaulle et de Jaurès, mais il parle d’adaptation, sans dévoiler pour quel type de société, son incarnation et sa responsabilité se suffisant à elles-mêmes. C’est une condition nécessaire mais non suffisante.

Nicolas Sarkozy peut-il être réélu ?

L’avenir du sarkozisme c’est en réalité celui de Nicolas Sarkozy. Un peu moins de deux ans avant la prochaine présidentielle, le président teste le discours de Grenoble. C’est un mélange original de « berlusconisation » de la société et d’un discours de la droite de la droite.
En allant sur le terrain de l’immigration, de la sécurité, de l’identité nationale. Il apporte, selon moi, en réalité des voix pour le premier tour à Marine Le Pen, alors que son objectif essentiel est de limiter au maximum le nombre de voix en sa faveur, afin d’être certain d’arriver au premier tour devant le candidat socialiste. Or ce qui lui a fait défaut aux dernières élections locales, c’est l’électorat de centre-droit (et non pas celui de la droite de la droite) et il a perdu ses voix en raison de sa façon d’être et de faire.
Par ailleurs, il existe une différence entre la France et l’Italie. Berlusconi peut attaquer tous les corps constitués, toutes les élites, car en Italie le politique n’est pas sacralisé. Les chefs d’entreprise s’en prennent aux magistrats, aux personnels politiques, Berlusconi peut se moquer des politiques et abaisser sa fonction, tout en gardant l’oreille d’une partie du peuple italien. Mais les Français ne confondent pas la politique et le politique. Le problème des Français, ce n’est pas – comme on le dit à gauche mais aussi à droite –, « l’omniprésidence » de Nicolas Sarkozy, mais l’incohérence entre ce qui est dit et ce qui est fait ; c’est aussi que le président ne hausse pas sa personne à la hauteur de la fonction qu’il occupe. Or, en France, tout ce qui affaiblit la fonction affaiblit sa personne, contrairement à ce qui se passe en Italie.
Notre peuple est un peuple politique. Il psychologise les questions politiques et politise les questions psychologiques. Pour avoir travaillé lors de trois présidentielles et pour dix-sept candidats différents, je comprends bien la relation entre ce que sont psychologiquement les individus et leur rapport au pays. « Sont-ils courageux pour nous ? Prennent-ils des risques ? », telles sont les questions que se pose le pays. La valse entre Aubry et Strauss-Kahn augurent mal des choses. Les journalistes les trouvent très habiles, mais, à vrai dire, il faut être inquiet pour le Parti socialiste. Tous les signes donnés actuellement par Dominique Strauss-Kahn et Martine Aubry sont perçus comme des faux-semblants, à la manière de Jospin en 2002. On ne sait pas qui ils sont. Ils se racontent que l’autre, Nicolas Sarkozy, est dangereux pour le pays. Mais se positionner par rapport à l’autre, c’est dire qu’on ne sait pas qui on est. Les Français décryptent cela parfaitement.
Nicolas Sarkozy a besoin d’un récit et le discours de Grenoble ne peut pas suffire, d’autant plus qu’il part sur des postulats partiellement faux. Si Sarkozy a récupéré une partie des électeurs du Front national en 2007, ce n’était pas, selon moi, sur la sécurité et l’immigration. C’était sur le thème de la place de chacun au sein de la Nation au travers du triptyque « travail/mérite/pouvoir d’achat ». Ma thèse est que, dans l’imaginaire français, l’important pour les individus est la place de chacun dans le corps social et le corps national. Si les électeurs ne s’orientent pas vers Jean-Marie Le Pen en 2007, s’il n’est pas question de communautarisme durant la campagne, c’est que les deux candidats, Royal et Sarkozy, ont su donner à chacun une place au sein de la Nation. Le pays ne s’intéresse à la question de l’immigration que par défaut. Les gens ne regardent le voisin immigré que lorsqu’ils ne sont pas garantis d’avoir leur place au sein de la Nation. Il en est du rapport à la Nation comme il en est du rapport de la France à l’Europe. Quand on doute du projet européen on se focalise sur les frontières et la question turque comme en début de campagne référendaire. Quand le pays après la directive Bolkestein ré-explore le projet, la question turque n’existe plus dans les préoccupations des Français.
On constate que le lien de Nicolas Sarkozy avec le pays s’est dégradé et que les gens sont inquiets pour leur avenir, mais ils peuvent très bien le réélire. Toutes ses chances reposent sur un raffermissement de l’électorat de droite et une très forte abstention, avec un éparpillement des voix à gauche. La défaite de Sarkozy implique que quelqu’un existe en face. Pour l’instant, les signaux donnés par Dominique Strauss-Kahn et Martine Aubry montrent qu’ils ont peur de l’affronter. Sur le fond si l’alternative lors de la présidentielle est entre la réforme au prix de l’injustice ou la justice au prix de l’immobilisme, alors oui, Sarkozy peut être réélu sans qu’on ai doctrinalement défini le sarkozisme si ce n’est comme une forme de bonapartisme, un mouvement perpétuel visant à résoudre les contradictions.

Débat

Face à l’opinion

- Q : Comment l’Élysée mesure l’opinion autrement que par ce qui est publié dans la presse et qu’est-ce qui l’intéresse ?

- Stéphane Rozès : Contrairement à ce qui se dit, Nicolas Sarkozy ne suit pas l’opinion mais il utilise les sondages pour comprendre. Il les utilise comme des outils de communication. Il est intéressé de savoir comment l’opinion réagit à son action. Le seul moment où les études ont été d’un apport stratégique c’est bien entendu pendant la campagne de 2007. Un an et demi avant l’élection, il conçoit une campagne à l’américaine. Il envisage d’intervenir en faveur de la discrimination positive, quand une étude du CEVIPOF d’un jeune chercheur, les études confidentielles dont celles sur lesquelles j’ai travaillé sur la nation, le travail et la mondialisation lui démontrent que ce n’est pas un bon sujet. Sur le thème de la nation, Emmanuelle Mignon rencontre Pierre Nora, puis ce sont les échanges avec Max Gallo, la collaboration avec Henri Guaino… Mais une fois que Nicolas Sarkozy est à l’Élysée, il est dans le mouvement. Il peut faire des études d’opinion en amont pour tester certaines questions, mais il se situe essentiellement dans une logique de l’offre. Il a une intelligence politique intuitive et se donne le droit à l’erreur. Ce qui est publié par la presse sont des études quantitatives, comme par exemple la popularité. Sarkozy recourt confidentiellement à de études plus fouillées, mais il ne considère pas que les gens de l’opinion —il en a autour de lui —, doivent lui dicter ce qu’il doit faire.

- Q : Comment Nicolas Sarkozy choisit-il le thème de ses réformes et comment expliquez sa position sur la réforme des retraites ?

- Stéphane Rozès : Le président choisit ses réformes en fonction de la possibilité de mouvement. C’est un politique… En ce qui concerne les retraites, il avait annoncé ne pas toucher aux « 60 ans », mais cela ne l’a pas empêché de s’y attaquer. On a baladé les syndicats sur le perron de l’Élysée pour entrer très rapidement dans une séquence politique. Nicolas Sarkozy avait besoin de faire la démonstration que les socialistes sont incapables de réformer. Sur ce sujet, les Français disent ne pas vouloir abandonner la retraite à 60 ans. Non pas dans l’absolu, mais tant qu’il n’y aura pas de réforme juste et efficace. Les « 60 ans » ne constituent pas un tabou pour eux, mais un bouclier. Si les socialistes arrivent à l’élection présidentielle en proposant le retour à la retraite à 60 ans, le piège se referme. Sarkozy les accusera de défendre un tabou et de ne pas vouloir sauver le système par répartition. D’abord, les socialistes ont mal interprété ce que disait l’opinion sur les « 60 ans ». Le front syndical a tenu sur trois points : nouvelles ressources, vraie concertation et le refus de reculer l’âge de la retraite au-delà des 60 ans. En somme, comme les Français, les syndicats pensent qu’il faut une réforme juste et pérenne avant de toucher aux « 60 ans ». Mais les socialistes confondent la construction d’un rapport de forces entre les syndicats et le gouvernement en 2010 et ce qu’il faut faire à la présidentielle. Poser comme préalable qu’on rétablira la retraite à 60 ans après la présidentielle, c’est s’empêcher d’entamer un débat sur une réforme juste et efficace. Nicolas Sarkozy a fait le choix de réformer ainsi les retraites pour pouvoir dire : « Souvenez-vous, les Français étaient contre, des gens étaient dans la rue…, et quand j’ai fait évacuer par la force les raffineries, je n’ai pas bien compris ce que voulaient les socialistes ; s’ils étaient pour ou contre… ». Je caricature à peine ce que va être la prochaine campagne présidentielle. Si, dans un contexte de forte abstention, l’alternative est « réformer au prix de l’injustice ou l’immobilisme au nom de la justice », Nicolas Sarkozy peut l’emporter alors même que le pays ne le souhaite pas.

- Q : Comment interprétez vous les manifestations pour le maintien de la retraite à 60 ans ?

- Stéphane Rozès : Seuls les syndicats ont bénéficié la confiance majoritaire des Français. Au départ, ils estiment que l’allongement de la durée de vie permet de travailler plus longtemps pour sauver le système. Mais ils estiment que la réforme n’est pas juste et efficace. Ils délèguent aux syndicats le soin de trouver les bons compromis. Derrière la question des retraites se pose en réalité la question de la vie au travail et de la place des seniors. La France détient un double record : les jeunes ont plus de difficulté à entrer dans le travail et le taux de chômage est le plus élevé chez les seniors. Certes, avec la Belgique, nous avons l’âge de retraite le plus bas, mais les salariés de 50 ans savent qu’ils seront, pour nombre d’entre eux, remerciés bien avant. De plus, quand des difficultés se présentent dans une entreprise, les plus âgés sont volontaires pour partir, car la retraite est devenue un moment de libération sociale pendant lequel il est possible, avec un certain revenu, d’employer son temps à une utilité sociale dans la vie associative ou la garde des petits-enfants... Symboliquement, la retraite est un nouveau cycle de vie où l’on peut être utile ; on va enfin s’occuper de choses utiles.

Libre échange et populisme

- Q : Pensez-vous que dans les prochaines années, la droite et la gauche pourraient se défaire des dogmes du libre-échange ?

- Stéphane Rozès : J’aime bien cette phrase de Bossuet : « Dieu se rit de ceux qui se plaignent des effets dont ils chérissent les causes. » Dans la division internationale du travail, le libre-échange produit le populisme, car les individus économiquement et socialement insécurisés croient qu’ils se sauvent moralement en désignant l’autre. Comment expliquer la montée du populisme et de la droite autoritaire en Europe nonobstant les politiques économiques et sociales menées ? Une réponse existe : « Les électeurs sont des abrutis, ils regardent trop la télévision… ». Vous avez compris que cette explication ne me convainc pas. Les gens arbitrent entre des contraintes qui leur sont imposées. Les plus insécurisés économiquement et socialement par ce libre-échange qui remet en cause tous les anciens compromis sociaux, et ils se sécurisent moralement en pointant le voisin d’à côté. Quand on s’adresse aux pauvres et aux « exclus », ils répondent : « L’exclu, ce n’est pas moi. C’est mon voisin qui est un alcolo ; c’est lui le pauvre et l’exclu, moi j’ai une fierté ». On trouve toujours pire que soi. C’est un processus de sécurisation psychologique qui permet d’être du bon côté de la barrière. Quand on ne définit pas les frontières, les compromis, les règles du jeu, lorsqu’on laisse tout aller à vau-l’eau, on ouvre la porte à des appréciations limites. Un immigré venu d’Algérie peut dire : « Je ne suis pas un Pakistanais. Je suis ici depuis vingt ans. » Et il peut même voter pour le Front national… Quand on laisse la loi de la dérégulation et du marché l’emporter, la vie devient insupportable pour les plus précarisés. Ce sont les ouvriers en activité, ceux qui se défoncent au travail, qui pensent qu’on paye des allocations à des chômeurs qui ne le méritent pas. Seules les classes moyennes sécurisées trouvent qu’il est scandaleux de retirer des allocations aux chômeurs.
Poser la question d’un néoprotectionnisme au niveau européen oblige à un choix. Si cela ne correspond pas aux valeurs que l’on défend, on laisse faire, mais il ne faut pas s’étonner de la montée du populisme. On reporte les solutions à plus tard et on laisse s’installer la déliquescence, alors qu’il faudrait s’attaquer dès maintenant aux questions de fond et faire des choix.

Une opposition sans dessein

- Q : N’avez-vous pas tendance à être un peu trop sévère avec la gauche et à minimiser ses chances, lorsqu’un candidat sera désigné par le PS ?

- Stéphane Rozès : Pour préserver un idéal, les dirigeants du PS se sont coupés du réel. Au cours d’un débat auquel je participais, devant les socialistes, Emmanuel Todd soutenait la nécessité d’un néoprotectionnisme européen. Quelle est la position des socialistes sur ce point ? Comment penser l’articulation capital-travail, si on ne fixe pas les frontières ? Où sont les leviers ? Que dit le PS aux ouvriers à propos des délocalisations ? On n’entend pas ses propositions.
J’ai expliqué pendant vingt ans aux gens de gauche qui parlent des « exclus » que les « exclus » eux-mêmes ne se définissent pas comme tels. Avant les élections de 2002, j’ai critiqué la « nouvelle synthèse » avec d’un côté les classes moyennes puis les classes populaires et de l’autre les exclus. J’ai fait les premières études auprès des SDF en 1994 et je sais que les « exclus » n’existent pas. L’« exclus », c’est toujours l’autre. Une telle méconnaissance des catégories populaires est sidérante. Je ne vous parle pas du care de Martine Aubry… Un candidat qui irait à la présidentielle avec le care, se ferait immédiatement « fusiller ». Ce serait pire que les « exclus » de Lionel Jospin en 2002. Ai-je entendu un seul débat au sein du Parti socialiste sur le care ?
Personne ne pense qu’un futur président de la République est capable de résoudre tous les problèmes, mais il doit dessiner le type de société souhaité et l’inscrire dans le temps. Il faut d’ores et déjà déterminer les critères permettant de s’y acheminer. Deux questions seront centrales selon moi : le travail et la justice sociale. Aujourd’hui, la gauche esquive celle du travail et Sarkozy esquive celle de la justice sociale. Et puis la gauche doit parler de la France, c’est la période qui le veut.

- Q : Les incohérences politiques de l’opposition semblent, selon vous, peser davantage que celles du gouvernement. Pourtant, celui-ci repousse l’âge de la retraite alors qu’il n’y a plus de travail pour les seniors.

- Stéphane Rozès : Mon propos est de répondre à la question posée, celle de l’avenir du sarkozisme. Le sarkozisme est une façon de faire et une façon d’être qui déstabilise la symbolique présidentielle. Pour l’instant, il atteint un record d’impopularité. Et pour autant je ne pense pas que l’on puisse dire, à partir de ce que l’on voit aujourd’hui, que Nicolas Sarkozy sera battu. Je regarde, comme le fait sans doute Nicolas Sarkozy, ce qui se passe au Parti socialiste.
Bien sûr, ceux qui ont voté Sarkozy en 2007 se posent des questions. Mais ils sont intelligents et n’attendent pas la gauche pour savoir ce qu’il faut penser de lui. Les ouvriers qui ont voté Sarkozy sont intelligents. Ils disaient, par exemple : « Les socialistes sont pour le libre échange, pour l’Europe et ils veulent augmenter les salaires ; cela reviendra à augmenter les délocalisations. Travailler plus pour gagner plus ne nous fait pas plaisir, mais c’est plus cohérent ». Tant que les socialistes n’auront pas défini ce qu’il faut faire face à la Chine et aux pays asiatiques, tant qu’ils ne trancheront pas, les ouvriers qui votent Sarkozy ne seront pas convaincus de voter socialiste. Il faut comprendre l’intelligence des gens avant de juger. Les électeurs de Sarkozy ou de Le Pen se trouvent dans un réseau de contraintes et ils essaient de trouver des solutions à leurs problèmes. Ils ne cherchent pas des dénonciations, mais des solutions. Chacun voit midi à sa porte, mais le plus grand risque est que les gens restent chez eux aux prochaines élections.
Notre pays ne va jamais à une présidentielle contre. Il se mobilise pour. Jospin est seul responsable de sa défaite. Il se définissait par rapport à Chirac et, du coup, il n’existait pas. Nous ne sommes pas aux États-Unis. Nous sommes un pays de tradition catholique. Un candidat ne doit pas dénoncer ce qu’est l’autre, mais expliquer qui il est, lui. Jospin avait du mal avec lui-même. Il ne parvenait pas à résoudre la contradiction qui subsistait entre ses réelles qualités personnelles et sa culture, et son image politique d’autre part. Ségolène Royal, quant à elle, a rencontré le pays à la présidentielle ; mais, une fois investie par le PS, dès qu’elle s’est mise à discuter de la fiscalité et à critiquer Sarkozy, elle n’existait plus. Une présidentielle comporte des règles. Contrairement à ce que pensent les militants et les journalistes, il ne suffit pas de critiquer les autres, il faut dire qui on est.
Or les socialistes se contentent de reprocher à Sarkozy d’avoir fait des promesses pendant la campagne et de faire le contraire aujourd’hui ; d’être l’ami des ultra-riches en tentant de nous faire croire qu’il s’intéresse au peuple ; de s’en prendre aux immigrés et aux Roms… Si les socialistes vont à la présidentielle avec ce seul discours, ils seront battus. Que disent-ils sur les défis à relever pour le pays ? On ne les entend pas. C’est pourquoi le pays peut très bien réélire Nicolas Sarkozy, alors même qu’il n’en veut plus. Le net succès du PS aux élections territoriales ne vient pas tant de la force de persuasion de ses candidats que de l’abstention des électeurs de centre-droit privés de listes propres. Il ne doit pas se tromper sur les raisons de l’ampleur de sa victoire. À droite, on cherche un candidat providentiel qui ne serait pas Nicolas Sarkozy. Le personnel politique de droite ne le supporte plus, mais par qui le remplacer ? Juppé ? Villepin ? Celui-ci semble mener un combat singulier contre Sarkozy, ce qui pose un problème dans le camp de la majorité. La réalité aujourd’hui, c’est que Sarkozy peut très bien l’emporter en 2012.


* Stéphane Rozès, politologue, président de Cap (conseil analyse et perspective), enseignant à Sciences-Po et HEC. Cette lettre rend compte du Mardi de Politique Autrement du 19 octobre 2010.


Notes

[1Yasmina REZA, L’aube le soir ou la nuit, Flammarion Albin Michel, 2007.

[2Joseph Stiglitz est un économiste américain, prix Nobel d’économie en 2001


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