La lettre
octobre 2013 - ISSN 2261-2661
Lettre n° 60 - Sécurité : la gauche a-t-elle vraiment changé ?
Éric Dupin (*)

Longtemps, à gauche, une thèse a prévalu : il n’y a pas vraiment d’insécurité, il y a surtout un sentiment d’insécurité. À la limite, le problème était dans la tête des gens manipulés par les médias. J’étais alors journaliste à Libération et je ne partageais déjà pas ce point de vue. Petit à petit, les esprits ont évolué. Le chef du service politique a en a eu un peu marre de se faire visiter sa voiture. Et le « sentiment d’insécurité » est alors devenu plus prégnant…
En France particulièrement, mais pas uniquement, on assiste à une hystérisation du débat sur ce thème. L’insécurité est un sujet pour lequel il est tentant de raisonner en en fonction d’un a priori, où il est difficile d’examiner les faits dans leurs contradictions, leur complexité.
En France particulièrement, mais pas uniquement, on assiste à une hystérisation du débat sur ce thème. L’insécurité est un sujet pour lequel il est tentant de raisonner en en fonction d’un a priori, où il est difficile d’examiner les faits dans leurs contradictions, leur complexité.

Médias et statistiques

L’insécurité est un thème qui fait de l’audience et les médias jouent un rôle non négligeable dans son orchestration. Les sondages nous rappellent régulièrement qu’en France l’insécurité n’est jamais le souci numéro un. En 2002, on a eu un phénomène de boule de neige politico-médiatique lors de la campagne de Jacques Chirac sur ces thèmes, TF1 mettant en avant des faits-divers à répétition, ce qui n’est certainement pas resté sans effet. Curieusement, après l’élection présidentielle de 2002, qui a vu la qualification de Le Pen au second tour et la victoire de Chirac, la situation s’est calmée dans les journaux télévisés.
Pour autant, l’insécurité n’est jamais la préoccupation première dans l’opinion. Depuis une dizaine années, même à l’époque où Nicolas Sarkozy en a fait un cheval de bataille important, c’est toujours l’emploi qui est en tête des préoccupations, suivi du pouvoir d’achat puis de la santé qui est à peu près au même niveau que la sécurité. En réalité, dans l’esprit des gens, la sécurité n’est pas aussi obsessionnelle que l’impression qui en est donnée par le débat public.
Churchill disait des statistiques : « Je ne crois que celles que je truque moi-même. » Celles-ci doivent être prises avec précaution, mais elles ont plus de sens si on prend du recul. Depuis 1945, le taux de délits et crimes rapporté à la population reste bas dans les années 1950 et 1960. De 1965 à 1980, ce taux connaît une très forte augmentation. Et depuis cette date la situation est structurellement stable, avec des évolutions sinusoïdales, mais sans explosion du phénomène.
Du point de vue des causalités, on ne peut pas tout mettre sur le dos des crises économiques. Dans les années 1970 on a eu la crise du pétrole et depuis la crise est devenue quasi permanente. Si cette délinquance avait pour cause la crise, elle s’aggraverait à partir du milieu des années 1970 et augmenterait ensuite régulièrement. Or, c’est bien dans la période des années 1960 jusqu’au milieu des années 1970, qui appartiennent aux fameuses Trente glorieuses, que cette délinquance s’aggrave. Il est vrai que la France connaît alors de grands bouleversements des modes de vie et des conditions socio-économiques et que cette mutation est sans doute le facteur explicatif.
Il reste que les statistiques dépendent notamment des plaintes qui sont déposées. Manuel Valls développe les pré-plaintes en ligne, ce qui est une bonne initiative, mais il faut s’attendre en retour à voir augmenter le nombre des délits recensés car ils seraient passés inaperçus autrement. Il existe toutefois un instrument — même s’il a été lui aussi été critiqué — c’est celui de l’Observatoire nationale de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) qui, par des enquêtes, étudie le ressenti des gens. Cette méthode déclarative a l’avantage d’être constante. Cet indicateur ne se fonde donc pas sur les plaintes enregistrées par la police. Si l’on vous demande si vous avez été victime d’une atteinte à vos biens ou à votre personne vous n’avez pas plus de raison de mentir à un moment donné qu’à un autre. Or, d’après cet indicateur, on ne remarque pas d’augmentation significative en dix ans. Le nombre de victime de vols et de violences serait même plutôt à la baisse.
Tout cela étonnerait sans doute beaucoup de gens. Les médias jouent un rôle non seulement d’amplificateur, mais de créateur d’anxiété. Avec la disparition de la petite Fiona, un jour on nous fait pleurer sur la mère et puis on nous fait cracher sur la même mère. Au-delà de cet aspect de feuilleton à motivation commerciale, l’insécurité renvoie à des angoisses, à des souffrances sociales réelles telles que j’ai pu les appréhender dans mes enquêtes [1]. Les politiques vivent très souvent dans un microcosme, passant d’un plateau de télé à un autre, et leur vision de la réalité en est terriblement faussée. Certains disent que le Front National « exploite les peurs », comme si ces peurs ne reposaient sur rien ou si elles étaient pathologiques. Il y a dans la société française de véritables peurs et de véritables souffrances qui ne tiennent pas seulement à l’emploi et à la précarité. Il existe à l’évidence une anxiété qui touche à ce qu’on dénomme par antiphrase le « vivre-ensemble », c’est-à-dire des difficultés de coexistence.
On parle d’insécurité mais c’est aussi une façon de parler, sans le dire, de l’immigration. Mais j’aborde ici un terrain glissant, car quiconque établit un rapport entre immigration et insécurité se voit rapidement accusé de faire un amalgame et être taxé de xénophobie. Il existe bien cependant un rapport même s’il n’est pas de causalité directe et renvoie à des facteurs tiers. Il ne faut pas confondre corrélation et causalité.
Les Américains sont bien plus audacieux sur les statistiques ethniques, interdites en France avec des avantages et des inconvénients. J’ai retrouvé un article du Washington Post, datant de 2008, d’un journaliste venu en France et faisant une enquête sur la délinquance des populations immigrées ou d’origine immigrée comme cela se fait dans d’autres pays. Il est allé voir des directeurs de prison... Il est arrivé à la conclusion qu’en 2008, 60 à 70% des détenus se disaient de confession musulmane. On ne peut pas en tirer de conclusion sur leur origine immigrée ou non, il existe des musulmans récemment convertis. C’est toutefois un indicateur à prendre en compte car les travaux statistiques sur ce sujet sont rares en France. Mais des études dans d’autres pays mettent en évidence une corrélation entre délinquance et populations d’origine immigrée. Attention, la corrélation n’est pas une explication de causalité. Le fait d’être étranger, maghrébin, africain ou autre ne vous prédispose pas à la délinquance. Mais certains parcours de vie vous rendent plus fragile selon votre trajectoire. Le passage d’une culture à une autre, d’un univers à un autre, le fait de se retrouver dans un quartier ghettoïsé, avec un environnement en grande difficulté sociale, tout cela a des conséquences. On peut essayer de s’en sortir par des méthodes douteuses et évidemment les risques de délinquance augmentent.
Dans le débat, la question des Roms a récemment pris aussi une importance démesurée. Il y a en France 15 000 à 20 000 Roms avec de nombreux campements illégaux qui posent de réels problèmes notamment en région parisienne et en particulier en Seine-Saint-Denis. Une enquête d’opinion récente montre que 60% des Français trouvent ce phénomène très inquiétant. L’exploitation médiatique y est pour quelque chose, mais cette inquiétude renvoie aussi à des peurs sur l’immigration, sur les repères culturels, sur l’Europe. Il est ennuyeux que ces questions ne soient jamais sérieusement posées car on donne ainsi du crédit à ceux qui vont les dire faussement ou brutalement avec une analyse raciste de la délinquance.

Gauche gouvernante et gauche d’opinion

La gauche a changé mais de manière contradictoire. Selon moi, elle a changé en bien, mais elle n’en reste pas moins sur la défensive. Le procès d’angélisme et de laxisme, si on l’adresse à la gauche de gouvernement, à celle qui a gouverné depuis 1981, au parti socialiste en particulier, est largement infondé. Il s’est opéré une maturation sous l’effet de différents facteurs. Les élus locaux — des bataillons importants du parti socialiste depuis 1977 — ont une perception de la société qui n’est pas passée au filtre médiatique. Ils sont au contact du terrain et ont fait remonter beaucoup de réactions qui ont mis à mal la « culture de l’excuse » toujours mise en cause par la droite. Au sein du parti socialiste, Jean-Jacques Urvoas, député du Finistère, chargé des questions de sécurité en 2009, a joué un rôle important. Il s’est efforcé d’en finir avec cette fausse opposition entre prévention et répression et a avancé l’idée de rapprocher police et justice au sein d’un même ministère. Nous n’en sommes pas là car on n’a pas même vraiment réussi à rapprocher la police et la gendarmerie...
Quant aux déclarations de Manuel Valls en matière de sécurité, elles n’ont rien d’original de la part d’un ministre de l’Intérieur. Ce vieux conflit entre la place Beauvau et la place Vendôme est quasiment systémique. De ce point de vue, rien de nouveau. Manuel Valls me rappelle les discours que tenait Gaston Deferre au début des années 1980 lorsqu’il s’était violemment opposé à Robert Badinter, Garde des Sceaux. Ensuite on a eu Jean-Pierre Chevènement avec le fameux colloque de Villepinte (octobre 1997) qui a eu un rôle important dans l’évolution de la gauche en matière de sécurité. Manuel Valls est dans cette continuité.
Ceux qui reprochent à la gauche ses discours répressifs et l’accusent de poursuivre la politique de Nicolas Sarkozy ne voient pas la réalité. La création des zones de sécurité prioritaires (ZSP) me paraît une excellente idée. C’est moins voyant que l’intervention de cars de CRS pendant quelques jours mais c’est plus efficace. Alors que la mise en place des zones de sécurité prioritaires est récente (juillet 2012), Manuel Valls annonce une augmentation de 38% (statistiques du ministère de l’Intérieur) du nombre de personnes mises en causes dans des trafics, le plus souvent de drogue, car les ZSP sont implantées dans des quartiers ravagés par ces trafics. C’est une bonne méthode de faire travailler différents acteurs comme la police judiciaire et les services fiscaux pour contrôler les niveaux de vie qui ne correspondent pas aux ressources apparentes des personnes mises en cause. Ce travail est plus long à mettre en place et demande une collaboration étroite entre divers services et les élus locaux.
La gauche gouvernante ne peut pas se permettre le prix de l’angélisme en raison de l’hypersensibilité sur ces questions. Mais, à côté d’elle, existe une gauche d’opinion, pseudo-morale. Elle se pare de grands discours de principes qui sont pour le moins « contre-productifs », comme disent les technocrates, ou qui ont des effets pervers. Chez beaucoup de militants de gauche, dans les diverses sensibilités, y compris dans la gauche très modérée, persiste la prégnance du préjugé selon lequel le délinquant est une victime de la société et qu’il faut l’aider. La dialectique entre sanction et prévention leur fait défaut. Ils sont par principe très gênés par la répression de la criminalité et de la délinquance. Ce phénomène persiste. Une gauche bourgeoise, qui ne souffre absolument pas de l’insécurité, est composée de gens modérés, convertis au libéralisme économique, mais qui restent attachés au legs culturel de la gauche. Parce qu’ils ont abandonné l’ambition historique égalitaire de la gauche en matière socio-économique, parce qu’ils sont marqués du sceau du fatalisme (l’Europe, la contrainte extérieure, menace de l’évasion fiscale...), ils se raccrochent par compensation à ce qui leur semble la seule identité de gauche, même si elle est historiquement datée. Pour eux la cause de la délinquance est avant tout socio-économique.
Souvenez-vous de la déclaration de Lionel Jospin en mars 2002 qui avait eu l’honnêteté intellectuelle (même si ce n’était pas électoralement habile) de confesser : « J’ai pêché par naïveté car j’ai cru qu’en faisant reculer le chômage on ferait reculer l’insécurité. » Bien sûr, le point de vue symétrique, souvent défendu à droite, selon lequel on combat la délinquance simplement en luttant contre le « mal » et en punissant les fautifs est tout aussi naïf. Il vaut certainement mieux combiner les différents niveaux de causalité, collectifs (conditions socio-économiques) et individuels qui renvoie aux trajectoires de chacun mais aussi à ses choix. Dans les parcours de délinquance, on trouve très souvent des situations sociales, pas seulement de pauvreté mais aussi de schéma familial. À niveau socio-économique égal, le risque de délinquance est plus élevé dans les familles monoparentales. Les conditions concrètes de vie font que le risque de tomber du mauvais côté est plus ou moins fort. Mais il reste toujours une part de liberté dans les comportements.
Il faudrait que certains à gauche comprennent cela. Certes, quand on raisonne d’un point de vue collectif, il faut combattre les causes sociales et économiques de la délinquance. Les familles d’origines immigrées sont généralement dans une situation de précarité sociale et économique et elles sont plus touchées par la délinquance. Mais à situation égale, toute personne ne devient pas délinquante. Il existe bien une part de responsabilité individuelle. Beaucoup de gens de gauche ont du mal à concevoir simultanément ces deux phénomènes. La surdétermination collective l’emporte pour eux sur l’autonomie et la liberté individuelle. On pourrait aussi poser la question de l’existence du mal en tant que tel... La question des délinquants multirécidivistes ne peut pas être évitée et gêne beaucoup cette mentalité à gauche qui considère qu’en définitive le délinquant est une victime et que si l’on arrive à le convaincre qu’il peut mieux agir, il le fera.

Pour une approche pragmatique

Les politiques menées par la gauche oscillent ainsi entre une prise de conscience de la nécessité de lutter contre l’insécurité et des attitudes philosophiques défensives. On l’a vu de manière caricaturale à propos de la réforme pénale.
Valls avait de solides arguments pour s’opposer à la première mouture du projet de la loi Taubira et il a nettement fait infléchir les positions initiales. À ce jour, le feuilleton n’est pas terminé. On peut critiquer Manuel Valls, non pas sur ses positions détailparfaitement défendables, mais sur son souci de « communication » : il peut céder à une forme de surenchère dans le but d’en tirer un profit politique. Il a parfois raison sur le fond tout en étant un peu « limite » sur la forme, par exemple en ce qui concerne les Roms. Il reste que son jeu de rôle lui est bénéfique vis-à-vis de l’opinion, tandis que Christiane Taubira s’adresse exclusivement à un peuple militant de gauche qui la considère comme une icône, ce qui est moins le cas des membres de son cabinet ministériel qui enregistre de régulières démissions...
L’équilibre actuel de cette réforme pénale est lié à l’art du compromis de François Hollande, toujours attentif aux rapports de force politiques et syndicaux. Le principal syndicat de la magistrature, l’Union syndicale des magistrats (USM,) approuve la nouvelle mouture de la réforme, ce qui n’était pas le cas de la première. Les syndicats majoritaires dans la police la voient plutôt positivement. Il reste que cette opposition Valls/Taubira a eu des effets dommageables pour la gauche. C’est du pain béni pour une droite qui considère que la gauche est toujours prête à relâcher les délinquants dans la nature.
La question des « peines plancher [2] » est typique d’un débat sur les symboles que l’on adore en France. Pour se montrer un répressif efficace, Sarkozy avait établi ces « peines plancher », mais, en réalité, la plupart des jugements fixent des peines supérieures. On aurait pu passer à autre chose. Or le symbole voulait que l’on défasse ce qu’avait fait Sarkozy, ce qui était en effet dans le programme de François Hollande. Mais ceux qui n’entrent pas dans le détail de ces questions en retiennent faussement l’idée que la suppression des peines plancher permet d’éviter la prison à des délinquants. Pourtant, dans l’état actuel du projet de loi Taubira, on peut noter un durcissement de l’aménagement des peines par rapport à la loi de 2009 de Rachida Dati : le projet prévoit de passer de deux ans à un an la condamnation à la prison ferme permettant de ne pas incarcérer un condamné [3] et, en cas de récidive, le projet prévoit six mois au lieu d’un an actuellement.
Pour les fameuses alternatives à la prison, le cafouillage n’est pas terminé. On parle de « contrainte pénale » mais on ne sait pas trop ce que cette notion recouvre précisément : est-ce du soin, de l’accompagnement social ? En réalité, il pourrait s’agir simplement de ce qui existe déjà avec succès depuis longtemps : le sursis avec mise à l’épreuve. On touche ici à un défaut bien connu : on veut absolument faire des lois, marquer son territoire, donner son nom à une loi...
Une des critiques généralement faites au système judiciaire français — par comparaison à d’autres pays comme les États-Unis où l’échelle des sanctions est beaucoup plus précise que chez nous — est la grande latitude laissée aux juges, ce qui permet la capacité de la justice d’individualiser les peines en les appliquant à chaque délinquant. Mais, d’un autre point de vue, c’est dommageable pour l’exemplarité de la peine. En effet, si l’on examine les peines réellement appliquées, on peut constater des écarts parfois considérables. Ainsi les délinquants ne savent jamais ce qui les attend et peuvent toujours espérer s’en tirer à meilleur compte qu’avec des barèmes précis et immuables.
Le rôle de la prison est un fort sujet de polémique. Bien sûr, les prisons sont surchargées et les conditions de vie sont, dans certains cas, très mauvaises. L’emprisonnement n’est pas un acte anodin. Mais il serait peut-être préférable d’infliger une peine de prison au bout de trois condamnations plutôt que quinze...
Le vrai problème est la réinsertion des délinquants. En effet, le taux de récidive est important, ce qui fait dire à ceux qui s’opposent à la prison qu’elle est criminogène. Le taux de récidive de ceux qui sont allés au bout de leur peine est plus important que le taux de ceux qui ont été libérés par anticipation en libération conditionnelle. On pourrait en tirer la conclusion qu’il ne faut pas trop les mettre en prison, voire pas du tout. Mais le raisonnement est biaisé, car ceux qui sortent ont eu une libération conditionnelle en raison de leur bonne conduite, des garanties de réinsertion...
Il faut de toute façon éviter les parcours où les tentatives de réinsertion deviennent purement théoriques et totalement inefficaces. Rechercher des peines alternatives ne devrait pas faire oublier le problème de l’échelonnement des peines, des sanctions plus claires et un suivi plus rigoureux, notamment chez les délinquants sexuels. Par manque de moyens, d’équipements, par certaines procédures trop laxistes, il est quasiment impossible d’avoir un suivi de soins hors de la prison. Le nombre d’accompagnateurs devrait être augmenté dans le projet Taubira, mais il restera, selon les spécialistes, très insuffisant.
Il faut à la fois combiner plus de fermeté et plus d’accompagnement. Le jeune homme de 19 ans, tué par le bijoutier à Nice en était à sa quatorzième condamnation, avec un peu de prison. Visiblement, les réponses pénales ne sont pas adaptées. Certains ne vont en prison que lorsque c’est trop tard. Dans certains quartiers, beaucoup de gens sont dans le trafic et la délinquance et calculent les risques. On voit le copain qui a été condamné mais qui ressort immédiatement. On dit parfois qu’ils sont fiers d’aller en prison... Mais ils sont bien contents aussi d’y échapper. Il faut un suivi plus étroit : de nombreux délinquants souffrent de psychopathologies, de dépendances à la drogue... Leur responsabilité individuelle est engagée, mais ce sont aussi des accidentés de la vie qui nécessitent des soins, y compris sous contrainte. La droite utilise les questions de sécurité pour garder l’oreille des catégories populaires et la gauche est prête à monter sur ses grands chevaux en référence à des beaux principes. Davantage de pragmatisme serait préférable aux grandes lois à portée essentiellement symbolique et polémique.

Débat

- Q : J’habite dans le Val de Marne et connais la Seine-Saint-Denis et je constate en effet que le nombre de camps de Roms augmente. Mais au-delà du nombre se pose une question culturelle, notamment sur le rôle assigné aux femmes et aux enfants. Des sociologues, plutôt de gauche, considèrent que le facteur culturel n’a pas voix au chapitre dans les causes de la délinquance. Y a-t-il sur ce point une évolution de l’opinion de gauche ou est-ce encore un tabou ?

- Éric Dupin : C’est en effet un tabou dans le débat public. Des gens de gauche qui raisonnent uniquement sur du social et des déterminations qui ne sont pas individuelles sont étrangement aveugles sur les facteurs culturels. Les individus qui appartiennent à un groupe partagent une histoire, une culture. Ces facteurs sont évidemment déterminants chez les Roms aussi... Tous les Roms ne sont pas dans des réseaux délinquants, mais il faut bien reconnaître aussi que beaucoup le sont. Et notamment ceux qui viennent en France. Les Roms sont dix millions à travers le monde, mais ceux qui viennent de Bulgarie et de Roumanie sont plus fréquemment dans des trafics. Quand Manuel Valls dit qu’ils ne veulent pas s’intégrer, la formule est peut-être un peu brutale : ils ne veulent pas, ils ne peuvent pas ? Qu’en est-il réellement ? À Nantes, un programme ambitieux d’insertion des Roms a été abandonné pour cause de naïveté. Cette opération n’avait été réussie que pour un nombre limité de familles. Certains disent que c’est une question de moyens... Mais on ne peut pas d’un côté faire des économies sur tout et faire comme si, sur ce genre de sujet, il n’y avait pas de contraintes. L’emploi et le logement sont des denrées rares et il est impossible de faire admettre à la population un effort démesuré pour des populations même si, ce qui est vrai, elles ont énormément souffert historiquement. Le massacre d’un demi-million de Tziganes dans les camps nazis n’est pas une invention.
L’histoire des Roms depuis le Moyen Âge est une suite de persécutions. Arrivés d’Inde en Europe, ils ont été mal accueillis. Mais ils amusaient les villageois avec des tours de passe-passe... qui vidaient parfois leurs bourses. D’où un accueil moins sympathique. Chassés, pourchassés, ils allaient d’un pays à l’autre. Ils se sont forgé une culture du rapport aux autres qui est très conflictuelle. Selon certains des spécialistes, ils se sont construits en opposition à des sociétés qui les rejetaient. Leur opposition renforçait le rejet... Nous sommes aujourd’hui dans une société fragmentée où les divisions sociales sont corrélées avec des divisions ethniques. Il faudrait donc avoir recours à des statistiques ethniques pour étudier les phénomènes réels et mener des politiques qui puissent améliorer la situation. Mais c’est encore un tabou culturel français.

- Q : On parle beaucoup de la délinquance des quartiers, mais il existe aussi une délinquance financière Quels en sont les effets sur la petite délinquance ?

- Éric Dupin : Je m’étais interrogé, dans un livre, sur la déliquescence de la morale sociale , même si ce concept de morale est mal vu à gauche. Des formes de corruption, de tricherie, comme la fraude fiscale ou « évasion fiscale », permettent le contournement de la règle par les élites et jouent un rôle important de légitimation de comportements délictueux dans tout l’espace social, Jérôme Cahuzac n’étant qu’un représentant pas tout à fait atypique d’une certaine élite. Beaucoup de caïds, petits ou grands, se réfèrent à ce qui se passe « en haut », se donnant ainsi le droit de contourner la loi. On ne peut pas lutter efficacement contre la petite délinquance sans lutter contre la grande. S’il n’y a pas de morale commune dans une société, chacun à sa mesure, essaie de prendre sur le voisin.

- Q : Pour certains petits délinquants mineurs, c’est dans un tribunal qu’ils se heurtent à la première sanction. Existe-t-il des études de corrélation entre la politique familiale et la délinquance ?

- Éric Dupin : Il ne faut pas nécessairement une tolérance zéro dès le premier acte mais une forme de sanction dès le premier acte est indispensable. Quand la délinquance est ancrée il devient beaucoup plus difficile de la combattre. 50% des délits sont commis par moins de 10% des délinquants. On a donc une concentration très remarquable. Les récidivistes ont pris l’habitude d’un mode de vie qui alterne prison/sorties. La tolérance zéro a été pratiquée un temps à New York et en Grande-Bretagne. On peut la critiquer, mais il faut reconnaître une certaine forme d’efficacité et étudier ces solutions avec un réel pragmatisme.

- Q : Que pensez-vous de l’attitude de François Hollande par rapport à l’opposition entre Manuel Valls et Cécile Duflot ?

- Éric Dupin : Je n’ai pas été surpris par son absence de réaction à la déclaration assez invraisemblable de Cécile Duflot. Un ministre en exercice accuse publiquement un autre ministre de ne pas respecter le pacte républicain et en appelle à l’arbitrage du président de la République. C’est autrement plus grave que la mise en cause des arbitrages budgétaires par Delphine Batho... La non-réaction de François Hollande – c’est une forme de cynisme – s’explique. Il connaît les contradictions et ne veut pas perdre ses deux gauches : la gauche responsable qui a compris et adapté son discours et la gauche d’opinion attachée à des mythes ou à des formes de posture morale. Sur les Roms, Cécile Duflot n’explique pas que Valls a eu tort dans ses arguments. Elle réagit sur le thème classique : « On n’a pas le droit de dire... » Je cite : « On ne peut pas dire qu’il y a des catégories de population dont l’origine justifierait quelles ne puissent pas s’intégrer et que leurs principes et leur mode de vie sont un dérangement pour leurs voisins. » On ne peut pas dire que c’est un dérangement pour les voisins !
François Hollande ne peut pas se couper d’une partie de la gauche. Ce n’est pas seulement la question de Valls et des Verts. C’est pour cela que je dis que la gauche est sur la défensive. À force d’être neutralisée par ces contradictions, elle n’a plus de discours cohérent. Elle aurait un discours qui combine fermeté et compréhension, elle pourrait être offensive et la droite en serait gênée. Il est vrai que Valls ministre de l’intérieur a un discours répressif et Taubira un discours « compréhensif ». François Hollande veut comprendre tout le monde et c’est peu convaincant pour l’opinion.


(*) Éric Dupin, journaliste et auteur. Derniers ouvrages parus : Voyages en France (Seuil, 2012) et La victoire empoisonnée. Et maintenant ? (Seuil, 2012). Cette lettre rend compte de son intervention lors du Mardi de Politique Autrement du 1er octobre 2013.


Notes

[1Eric DUPIN, Voyages en France, Seuil, 2011

[2La « loi renforçant la lutte contre la récidive des majeurs et des mineurs » du 10 août 2007, dite loi Dati, instaurait des peines minimales en cas de récidive, dites « peines plancher ». Or le texte n’impose pas que la peine de prison soit ferme et le prévenu peut donc être condamné avec sursis.

[3La loi a été promulguée le 24 novembre 2009. « Les aménagements de peine seront facilités pour les peines d’emprisonnement de moins de 2 ans (à l’exclusion des récidivistes et des délinquants sexuels) ».


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