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Monde musulman - Europe : résister aux pressions liberticides

Beaucoup de musulmans se sont sentis insultés et humiliés par la publication des caricatures de Mahomet dans plusieurs journaux européens. Même les défenseurs d’un « islam des Lumières » ont ressenti une gêne face à cette publication. Que l’on soit ou non-croyant, leur réaction d’indignation face à ce qui est pour eux une provocation et une insulte à ce qui leur paraît le plus sacré est compréhensible. Cette compréhension d’une dignité blessée d’une partie de nos compatriotes, la prise en compte des effets des paroles et des actes dans une situation internationale exacerbée pour qui se soucie d’isoler les fanatiques, n’impliquent pas pour autant d’esquiver la confrontation nécessaire entre les valeurs démocratiques et républicaines et celles portées aujourd’hui par le monde arabo-musulman.

Comprendre sans être dupe

La réaction d’indignation et de protestation renvoie en fait à deux aspects mêlés la représentation visible du Prophète reste un des tabous majeurs de l’islam, tout au moins pour une partie de celui qui paraît dominante aujourd’hui ; l’une des caricatures représentant Mahomet avec une bombe dans son turban fait un lien direct entre Mahomet et le terrorisme.
Des citoyens non musulmans des pays démocratiques peuvent désapprouver la caricature qui laisse penser que l’islam comme tel est synonyme de terrorisme, ils peuvent comprendre que les musulmans se soient sentis offensés par les caricatures de leur prophète. Mais ils n’ont pas le même rapport à la religion, la notion de blasphème leur est largement étrangère, et surtout la liberté d’expression est un des droits auxquels ils sont le plus attachés, qu’ils approuvent ou non les caricatures en question. À la lumière des protestations et des manifestations qui ont eu lieu, cette mentalité démocratique demeure encore largement étrangère au monde musulman.
Du point de vue précisément des valeurs qui sont les nôtres, on ne saurait mettre sur le même plan la publication de ces caricatures - fussent-elles effectivement offensantes pour les musulmans - dans le cadre de pays démocratiques garantissant la liberté d’expression et les protestations et les réactions fanatiques qui remettent en cause des acquis démocratiques. En d’autres termes : dans le jugement porté sur les événements, la balance ne peut être considérée comme égale, sinon au prix du reniement des acquis de notre histoire.
Parler de réactions « excessives » ou « démesurées » [1] dans le monde relève de l’angélisme ou de l’hypocrisie. Il est une nouvelle langue de bois qui noie les réalités les plus manifestes dans un langage édulcoré. C’est en fait tout un climat de chantage et d’intimidation qu’on a instauré pour essayer de faire céder les démocraties européennes. Il ne s’agit pas en l’affaire d’une simple « disproportion » dans la réaction comme cela a pu être dit, mais d’une différence culturelle et politique qu’un angélisme se refuse à aborder par peur d’entrer dans une logique de conflit ouvert, de « choc des civilisations ». Force pourtant est de constater que ces événements ont fait apparaître le décalage historique, culturel et politique entre le monde musulman et les pays démocratiques.

Choc des cultures et haine de la démocratie

La contradiction porte précisément sur des points essentiels qui sont au fondement de la démocratie : la liberté d’expression et de communication dans un cadre défini par la loi, la reconnaissance de la spécificité et de l’autonomie des différents domaines de la vie en société, en premier lieu la différenciation et l’autonomie de la sphère politique et de la sphère religieuse. La formation de la démocratie est précisément inséparable d’une expérience où la société ne dispose plus du point d’attache religieux dont elle pouvait tirer les principes et les critères de son ordonnancement. Cela n’implique pas le rejet de la religion, mais l’abandon de son ancienne prétention à vouloir régenter la sphère politique et publique. Ne fondant plus sa légitimité en dehors d’un libre débat, la démocratie comporte une dimension d’indétermination, dimension qui est précisément insupportable aux chercheurs de certitude et aux fanatiques. Cette indétermination n’implique pas l’absence de croyances, de valeurs partagées, de « convictions sensées »... indispensables à la vie démocratique, mais celles-ci se déploient sur fond de reconnaissance du pluralisme, de la légitimité de la contradiction et du conflit dans le cadre de l’État de droit.
Il est significatif que les protestations contre les caricatures émises par les pays arabo-musulmans et les institutions islamiques demandent directement aux gouvernements démocratiques de présenter leurs excuses pour avoir laissé publier ces caricatures par des journaux indépendants, ou bien plus encore de sanctionner fermement ou de faire condamner les auteurs, comme si à l’image de leur propre situation, la presse et la justice devaient obéir au pouvoir politique ou à des autorités religieuses. En Iran, le « guide suprême », l’ayatollah Ali Khamenei a quant à lui dénoncé ces caricatures comme une « conspiration sioniste pour provoquer une confrontation entre musulmans et chrétiens » et le quotidien Hamshari, a lancé un concours de dessins sur le thème de l’Holocauste, après que le chef d’État iranien eut qualifié l’holocauste de « mythe » et appelé à « rayer Israël de la carte ».
Dans le monde musulman, les rares journaux qui ont osé publier les caricatures ont été suspendus, leurs directeurs limogés ou mis en prison. Les pays de l’Organisation de la conférence islamique ont réclamé la promulgation de lois internationales réprimant « toute offense dirigée contre les prophètes et les religions sacrées », exigeant ainsi le rétablissement du délit de blasphème pour la planète entière. Face aux pressions de ces pays et des institutions islamiques, le premier ministre danois a répondu en défendant la liberté d’expression « fondement même de la démocratie danoise » et indiqué que le gouvernement ne pouvait diriger la presse. Sourds à ces arguments, les pays ont fait jouer l’arme économique du boycott pour faire pression.
Dans le même temps, le chantage et la menace ont été déployés sur un tout autre plan par des manifestants hystériques, par des groupes fanatiques et des terroristes. Sitôt les caricatures publiées, les dessinateurs et les directeurs des journaux concernés ont reçu des menaces de morts. À Beyrouth, les manifestants incendient le consulat du Danemark et lapident les églises et des commerces. À Damas, les ambassades du Danemark et de la Norvège sont incendiées. À Téhéran, des centaines d’Iraniens attaquent l’ambassade d’Autriche, brûlent les drapeaux, jettent des engins incendiaires sur l’ambassade de France .... En Irak, deux milles chiites réclament une fatwa autorisant l’assassinat des auteurs des caricatures ; un groupe armé appelle ses partisans à frapper tout objectif appartenant au Danemark et à la Norvège ; le groupe terroriste l’Armée islamique en Irak, responsables de nombreux enlèvements et assassinats, menace de frapper les intérêts des pays européens en citant nommément le Danemark, la Norvège, l’Allemagne, les Pays-Bas et la France. Au Pakistan, les manifestants réclament la mort des dessinateurs et avec eux des Européens. En Turquie, un jeune de 16 ans tue un prêtre catholique, des militants islamistes rassemblés devant la mosquée Beyazit d’Istambul scandent : « L’armée du prophète est la terreur des infidèles ! Nous tuerons tous ces salauds de croisés ! » Face à ces réalités, on mesure le déni ou l’hypocrisie des belles âmes qui, en Europe, se refusent à employer le terme de « choc des civilisations », par crainte de favoriser les tensions.

En finir avec l’angélisme

L’opposition violente de pays et de groupes musulmans à la liberté d’expression et de publication n’est pas sans précédent. Les événements récents rappellent la vague de protestation suscitée dans les mêmes pays par la publication en 1989 du roman de Salman Rushdie Les versets sataniques. Celui-ci donne lieu à une fatwa du « Guide suprême » de la révolution iranienne, appelant à l’exécution de l’auteur. Son livre est brûlé sur la place publique et sa tête mise à prix. Salman Rushdie dut vivre dans la clandestinité sous protection policière pendant plusieurs années. En 1991, son traducteur japonais est assassiné et son traducteur italien blessé d’un coup de couteau. Au Bangladesh, en 1993, Taslima Nasreen est condamnée à mort par une fatwa d’un groupe islamiste, le Conseil des soldats de l’Islam, suite à la publication de son livre « Lajja » (La Honte) et des propos jugés blasphématoires envers le Coran. Des manifestations massives ont lieu exigeant sa pendaison. Recherchée par la police de son pays, elle doit quitter secrètement le Bangladesh en 1994 et est condamnée par contumace à un an de prison pour avoir « heurté les sentiments religieux ». Au Nigéria, en novembre 2002, un article consacré à l’élection de Miss Monde où il est écrit que le prophète ne se serait pas plaint du concours et aurait même choisi l’une des candidates pour se marier, est jugé blasphématoire par les musulmans, ceux-ci s’affrontent aux chrétiens dans des émeutes sanglantes. Le 2 novembre 2004, le cinéaste néerlandais Theo van Gogh est assassiné par un extrémiste musulman suite à la réalisation d’un court-métrage, pamphlet sur le Coran et la soumission de la femme qui avait été diffusée sur une chaîne publique de télévision. Au Pakistan, en août 2005, l’écrivain Younus Shauk est condamné à la prison à vie par un tribunal de Karachi pour avoir écrit un livre jugé blasphématoire... Les faits sont là et ils ont de quoi effrayer tous ceux qui dans le monde sont attachés aux libertés. Pour la majorité des populations européennes peu enclines à la théologie, l’affirmation répétée que l’islam est une religion de tolérance et de paix ne va pas de soi. L’islamisme radical ne cesse de gagner du terrain dans le monde arabo-musulman.
Les images de rage et de haine envers l’Occident et la démocratie répercutées par les grands médias ne s’oublient pas si facilement, malgré les discours qui tendent à les banaliser. Ainsi, après avoir rappelé justement qu’il ne faut pas enfermer l’islam dans les images qu’en donnent les fondamentalistes et les fanatiques, une interprétation courante consiste à dire et répéter qu’une telle « révolte » renvoie à des phénomènes de misère économique et sociale et de domination dont les « pays riches », les États-Unis, Israël, et désormais l’Union européenne, sont peu ou prou responsables. Un tel type d’interprétation tend à dédouaner à bon compte la responsabilité des différents régimes corrompus et dictatoriaux qui se réclament de l’islam ; il réduit les croyances et les représentations chargées d’hostilité envers la démocratie et l’Occident à de simples épiphénomènes. Une telle interprétation va à l’inverse du sens commun qui comprend que le ressentiment et la haine ont leur propre dynamique et qu’une fois ancrés dans de larges masses, ils ne s’éteignent pas si facilement.

Retrouver l’estime de soi

Face aux pressions et aux menaces, les pays de l’Union européenne ont affirmé tout à la fois leur compréhension du sentiment d’indignation du monde musulman et leur attachement à la liberté d’expression, à l’indépendance de la presse même si en Grande-Bretagne aucun journal n’a publié les caricatures [2]. Une telle position s’est voulue soucieuse de rétablir le calme et de ne pas faire le jeu des extrémistes dans une situation internationale tendue : menaces terroristes partout dans le monde, attentats en Irak, victoire du Hamas en Palestine, développement des Frères musulmans en Égypte, partie de bras de fer engagée avec la Syrie et l’Iran. Une telle politique d’apaisement, pour compréhensible qu’elle puisse être, donne l’image d’une Europe qui peine à afficher clairement une ferme détermination et solidarité face à des ennemis de la liberté dont certains appellent au meurtre et le font savoir.
C’est précisément sur l’idée d’une Europe comme « ventre mou » de l’Occident et de la démocratie que parient les fanatiques et les terroristes. Pour faire avancer leur oeuvre de régression et de destruction, ces derniers peuvent jouer sur la mauvaise conscience des peuples européens empêtrés dans une « mémoire pénitentielle » qui lamine l’estime d’eux-mêmes. Les peuples européens et leurs représentants sont-ils prêts à défendre leurs valeurs sans arrogance certes, mais fermement, sans céder aux menaces et au chantage, en affrontant la violence et les risques de guerre ?
Dans le courant du siècle dernier, les pays européens sont globalement passés de la croyance en un progrès universel dont la civilisation occidentale serait le noyau et qui s’étendrait à toute la planète, à l’idée d’une pluralité de cultures et de civilisations apportant chacune leur apport spécifique au patrimoine de l’humanité. Ce décentrement salutaire s’est en fait accompagné d’un retournement critique sur notre propre histoire qui, en soulignant unilatéralement ses pages les plus sombres, a déformé et réduit notre héritage aux guerres, aux méfaits du colonialisme et aux totalitarismes. Dans les années soixante-dix, cette critique a versé dans l’autodénigrement et la dérision systématiques au sein d’une partie de la jeunesse en révolte, avant d’être entretenue et relayée dans les années quatre-vingt par une partie des journalistes marqués par le gauchisme ou qui s’en sont voulus les héritiers. Cette culture de la dérision et de mésestime de soi - dont Charlie Hebdo comme d’autres a été le représentant-, a atteint aujourd’hui son point limite. La nouvelle situation internationale, le développement du terrorisme et les nouveaux risques de guerre viennent interpeller l’individualisme pacifiste et branché qui a tendance à se croire sans héritage et filiation.

Respecter les valeurs et les moeurs des pays européens

En Europe, les manifestations organisées par des associations musulmanes se sont déroulées pacifiquement. Néanmoins, à Londres des manifestations ont exprimé ouvertement des menaces et des appels au meurtre. Dans ce pays durement frappé par le terrorisme, on a pu voir un jeune homme déguisé en kamikaze et des manifestants défiler avec des pancartes portant les inscriptions : « Coupez la tête de ceux qui insultent l’islam », « Moque-toi aujourd’hui tu mourras demain » ou encore « Europe vous allez payer ». Devant l’ambassade du Danemark à Londres, un groupe extrémiste a appelé à « massacrer ceux qui insultent l’islam » et menacé l’Europe d’un 11 septembre. Une autre manifestation qui a voulu « faire entendre la voix du courant majoritaire musulman », soutenu par le maire de Londres a réuni près de 4000 musulmans. À la tribune, on n’a pas manqué de saluer la « sagesse des médias britanniques » et on a dénoncé une « campagne de haine globale » et le « deux poids, deux mesures ».... dont serait victime la communauté musulmane.
En France, les manifestations se sont déroulées dans le calme. La principale manifestation à Paris s’est faite à l’appel d’une association de musulmans de Seine-Saint-Denis en désaccord avec les associations présentes dans le Conseil français du culte musulman. Cette manifestation a opéré un curieux mélange. On pouvait lire sur des pancartes, les paroles de Jacques Chirac (« Tout ce qui peut blesser les convictions d’autrui, en particulier les convictions religieuses, doit être évité ») et du secrétaire général de la Conférence des Évêques de France (« La responsabilité d’expression comporte des devoirs et des responsabilités »), en même temps que des manifestants brandissaient le Coran, scandaient « Allah Akhbar », récitaient la profession de foi musulmane ou faisaient la prière traditionnelle dans la rue. Une telle manifestation répercutée par les grands médias, pour pacifique qu’elle soit, n’entre guère dans les traditions républicaines françaises et creuse un peu plus le fossé entre l’islam et la grande masse des citoyens français qui n’apprécient guère les manifestations exacerbées de particularisme religieux.
On aurait aimé entendre plus largement de la part des autorités politiques une parole qui, tout en appelant à la compréhension et au respect, dise clairement que les musulmans doivent tenir compte de la société en évitant les pratiques qui peuvent choquer les valeurs et les mœurs des pays européens qui ne sont pas les mêmes que celles des pays qui se réfèrent à l’islam. On n’a pas non plus entendu affirmer que l’adaptation de l’islam à la modernité passe par son inscription dans la culture critique européenne qui développe l’interrogation et le doute : « L’islam a besoin de l’Europe jusque dans sa dimension la plus agressive de celle-ci à son égard, au sens où l’athéisme généralisé qui y règne installe un puissant climat d’indifférence et d’hostilité à l’égard des croyants, poussant invinciblement les consciences spirituelles jusque dans leurs derniers retranchements et en ne leur laissant comme position de retrait que ce qu’on nomme la fine pointe du cœur. [3] » Rares sont ceux qui expriment publiquement un tel point de vue.
En France, seuls des groupes minoritaires prêchent ouvertement la haine des valeurs occidentales. La majorité des citoyens de culture musulmane respecte les lois du pays et intègre les moeurs démocratiques. Mais une question demeure largement présente dans l’opinion : pourquoi les militants des associations qui protestent et manifestent aujourd’hui ne l’ont-ils pas fait avec la même vigueur contre les attentats du 11 septembre, de Madrid et de Londres ? Pourquoi n’ont-ils pas apporté la même attention, déployé la même force de protestation face aux drapeaux brûlés des pays européens, aux ambassades attaquées, aux cris de haine et aux appels aux meurtres contre les Européens ? Pourquoi n’ont-ils pas fait clairement leur cette question posée par un journaliste jordanien emprisonné pour avoir publié les caricatures : « Qu’estce qui porte plus préjudice à l’islam ? Ces caricatures ou bien les images d’un preneur d’otage qui égorge sa victime devant les caméras, ou encore un kamikaze qui se fait exploser au milieu d’un mariage à Amann ? » Des réponses claires et précises à ces questions auraient un impact bien plus grand que les discours généraux sur la paix et la religion, ou la condamnation de principe de la violence « d’où qu’elle vienne » qui permet de mettre sur le même plan des phénomènes de nature différente.

Ne pas céder aux groupes de pression

Des associations musulmanes portent plainte contre les journaux français ayant reproduit les caricatures et lancent une pétition nationale destinée au Président de la République demandant le vote d’une loi contre l’« islamophobie ». Ces initiatives s’inscrivent dans le cadre du droit et sont comme une alternative aux manifestations de rue. Pour autant, elles risquent de développer le fossé qui se creuse avec nos compatriotes de culture musulmane. La notion d’« islamophobie » mise en avant depuis quelques années laisse supposer une aversion instinctive et psychologique d’ordre pathologique qui gagnerait l’ensemble de la société française. En réalité, celle-ci a jusqu’à présent fait preuve d’une grande tolérance vis-à-vis d’une culture et d’une religion dont l’implantation en Europe de l’Ouest est historiquement récente, et dont les manifestations dans les autres pays du monde et les attentats qui s’en réclament ont légitimement de quoi inquiéter. Maniée par des associations qui s’érigent en gardiens du dogme et sont promptes à porter plainte à la moindre occasion, cette notion d’« islamophobie » tend à ramener toute différence culturelle à du moralement incorrect et favorise la délation.
La pétition demandant une nouvelle loi s’intègre dans la logique de victimisation déjà développée par d’autres associations et groupes de pression minoritaires. Elles viennent renforcer la suspicion dans les rapports sociaux, instrumentalisent la loi à des fins militantes, développent un climat liberticide d’intimidation. En septembre 1993, en Suisse, Tariq Ramadan et le porte parole de la mosquée de Genève intervenaient auprès des autorités locales contre un projet de mise en scène de la pièce de Voltaire Le Fanatisme ou Mahomet le prophète. Cédant aux pressions, les autorités locales ont renoncé à inscrire cette production dans le cadre des commémorations du tricentenaire de la naissance de Voltaire et le spectacle n’a pas eu lieu [4] . Le porte-parole de la mosquée de Genève est intervenu à nouveau en 2005 auprès des autorités françaises et suisses pour que la lecture de cette pièce soit interdite. Les autorités n’ont pas cédé ; la pièce a été lue sous protection policière. Les enseignants pourront-ils encore enseigner librement la littérature et l’histoire sous prétexte que certains passages risquent de heurter la culture musulmane ? Jusqu’où va-t-on aller par crainte des menaces de boycottage, du chantage des manifestations de rue, voire de la révolte des banlieues dont certains groupes musulmans se prétendent les représentants ?
Si le pouvoir politique cédait à ces pressions en bricolant de nouveau la Constitution ou en se montrant favorable à une nouvelle loi, comme il l’a malheureusement déjà fait vis-à-vis d’autres groupes de pressions, il renforcerait le climat de suspicion et la dénonciation victimaire qui laminent les idéaux républicains et le patriotisme indispensables pour faire face aux défis qui sont posés au pays.

Le 16 février 2006


Notes

[1Tariq RAMADAN, « Caricatures à traits tirés », Libération, 8 février 2006.

[2Les médias britanniques se sont abstenus de publier les caricatures. Seul un hebdomadaire gratuit publié par le syndicat des étudiants de l’université de Cardiff (Pays de Galles) a publié l’une des caricatures. Le rédacteur en cher de cet hebdomadaire a été immédiatement suspendu avec deux autres journalistes.

[3Abdennour BIDAR, « Lettre d’un musulman européen. L’Europe et la reconnaissance de l’Islam », Esprit, juillet 2003.

[4Hervé LOICHEMOL, « Une fatwa contre Voltaire ? » , Le Monde, 15 février 2006.


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