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Politique et communication

Le gouvernement Raffarin a accordé une place majeure à la communication. Elle apparaissait comme un élément nécessaire pour faire comprendre les décisions prises, et réduire ainsi la fracture apparue lors du 22 avril entre la classe politique et la société. J.P. Raffarin s’est beaucoup référé pendant 2 ans à ce qu’il appelait « l’esprit de mai » - mai 2002, bien sûr, pas mai 68... : une exigence de démocratie, le besoin de réinventer un vivre-ensemble, avec la responsabilité pour les élites de se soucier davantage de la « France d’en bas » et de lui rendre des comptes.
Mais ces bonnes intentions ont vite révélé leurs limites.

N’avouez jamais...

Un précédent a beaucoup marqué la classe politique : celui de Lionel Jospin déclarant un soir au journal télévisé que l’État ne pouvait pas tout faire, alors qu’une multinationale venait d’annoncer la fermeture de ses implantations en France. Cette déclaration avait fait très mauvais effet dans l’opinion. Les communicants de l’équipe Raffarin reconnaissent volontiers que sur le fond, Jospin avait parfaitement raison, mais la leçon qu’ils ont retenue de cet épisode est qu’un gouvernement ne doit pas énoncer ainsi les limites de son action. D’une part il doit être plus « compassionnel » pour les chômeurs, les gens en difficulté (la « France d’en bas »), d’autre part, il faut savoir « vendre » l’action gouvernementale, ne jamais laisser dire que le gouvernement ne fait rien. On peut donc noter que dès le départ le souci de communication au sens noble est biaisé par le principe qu’il faut savoir « maquiller » la vérité. Alors que l’épisode de la déclaration de Jospin pourrait amener à des conclusions différentes : Jospin ne devait pas en rester là, mais aller plus loin, expliquer le rôle du politique face à la mondialisation... Si sa déclaration en s’arrêtant à mi-chemin a donné une si mauvaise impression (en gros : débrouillez-vous, ce n’est pas mon affaire) c’est que Jospin, outre un réel déficit dans sa façon de s’adresser aux gens, était prisonnier de sa conception de l’action politique quasi-uniquement en termes de rapports de force au sein de sa majorité : il fallait ménager le PC..., les Verts..., sans oublier les divers courants du PS !
Le gouvernement Raffarin, lui, fait très vite redescendre la communication, des hauteurs d’une exigence démocratique, au niveau du marketing et des recettes de la publicité. Comment s’adresser aux Français devient : « Comment toucher telle cible ? » , c’est-à-dire, selon le cas, les petits commerçants, les agriculteurs, les fonctionnaires... Pour connaître les attentes de la société, on multiplie les sondages par catégorie socio-professionnelle. On fait constamment appel à des agences de « comm’ », non seulement pour élaborer des documents ad hoc, mais pour proposer des « stratégies de communication » sur telle ou telle réforme à « lancer », à « vendre » à l’opinion. En effet, la pédagogie de l’action devient, très explicitement, la « mise en scène » des réformes. Dès lors, très vite, la « comm’ » n’est plus un outil, une auxiliaire, mais elle tend à façonner la prise de décisions, et dans le pire des cas, elle devient la décision : la « comm’ » sur la réforme tient lieu de réforme.

Des débats tous azimuts

Pourtant le gouvernement Raffarin met en avant les débats organisés sur tous les grands sujets, mais cette pratique du débat est très particulière.
Pour préparer la réforme de la décentralisation, des Assises des Libertés locales ont eu lieu dans chaque région. Elus locaux, associations, chefs d’entreprise, étaient invités à venir dire quels pouvoirs ils souhaitaient voir confier à leur région. Environ 40 000 personnes ont participé à ces Assises. Le problème, c’est que, lors de la synthèse en janvier 2003, lorsque Raffarin a annoncé dans son discours les décisions du Gouvernement, celles-ci n’avaient rien à voir avec ce qui ressortait des débats : les régions se sont vues attribuer des pouvoirs qu’elles n’avaient pas demandés. Un seul exemple : le transfert de 100 000 à 150 000 agents de l’ducation nationale. Sans entrer dans le fond du débat et les remous causés au sein de l’Éducation nationale sur la question de ces transferts, certaines régions ont calculé que cela représenterait tout d’un coup dix fois plus de personnel à gérer, ce qui implique de mettre en place une structure lourde, sans être absolument sûr d’avoir les budgets nécessaires.
Le grand débat sur l’énergie a très vite tourné court, du fait des déclarations de la ministre de l’Industrie en faveur du nucléaire, ce qui révélait que la principale question à débattre était d’ores et déjà tranchée.
Quant au Débat national sur l’avenir de l’École, le Gouvernement est très fier de pouvoir dire qu’il est sans précédent, qu’il y a eu 26 000 réunions... mais la première synthèse, dite « miroir du débat », montre que rien de clair ne se dégage de ces innombrables réunions, si bien que le gouvernement demande à la commission présidée par Claude Thélot de formuler ses propositions...
On pourrait ajouter que pour la réforme des retraites, on a eu droit à un distinguo subtil entre « concertation » et « négociation » : le gouvernement voulait bien de la première (en fait une simple consultation) mais pas de la deuxième.
Tout ceci révèle que soit le débat est un leurre parce que le gouvernement a déjà sa solution en tête ; soit, dans le cas de l’École, que n’ayant pas de projet clair, il prétend coller à la société civile, la refléter fidèlement... pour s’apercevoir qu’on ne peut pas gouverner uniquement en écoutant les électeurs et en se défaussant sur eux de la recherche de solutions à un problème complexe. Le vide, l’absence de projet apparaissent de façon flagrante - mais on pourra dire que le peuple a été consulté... On communique pour dire qu’on a communiqué, la machine tourne à vide et la « comm’ » sert à « vendre » ce vide comme un exercice de démocratie.

Cherche projet désespérément

Non seulement il n’y a pas de projet, mais l’équipe Raffarin, et d’ailleurs la classe politique dans son ensemble, semblent ne plus savoir ce que pourrait être un tel projet. Par rapport à cette panne d’idées, deux attitudes.
Les hommes politiques cherchent des idées à droite à gauche - c’est le cas de le dire... Raffarin a beaucoup cité l’année dernière Jean-Claude Guillebaud et son Goût de l’avenir [1], les divers essais sur le « déclin » de la France sont beaucoup lus et discutés dans les cercles ministériels, mais tout cela ne donne guère plus que quelques phrases dans les discours. Il semble que l’articulation ne se fait pas, ni à droite ni à gauche, entre l’analyse intellectuelle et l’action politique. Il y a un chaînon manquant, à gauche depuis que le marxisme n’est plus une référence présentable, à droite où le modèle libéral ne produit plus de quoi aider à penser la société qui se dessine sous nos yeux (Tocqueville date un peu tout de même, de ce point de vue...).
Le grand mot d’ordre : pas d’idéologie ! Du pragmatisme !Posture classique à droite (et pas seulement à droite) qui masque bien sûr une idéologie, dont l’axe principal est l’économisme (l’économie étant perçue comme une science, quasiment au sens où pour les PC des années 50-60 le matérialisme dialectique était la science de l’histoire et de l’évolution des sociétés. Cet économisme se traduit lui-même par une vulgate : le mythe de l’entreprise. Celle-ci est tenue a priori pour plus efficace, mieux gérée, source de richesse et de sagesse... D’où entre autres la volonté de transformer les services publics en y appliquant les recettes du management, cette idéologie évacuant évidemment toute analyse préalable et fine de la réalité des services publics et des administrations aujourd’hui, de leurs rôles, de leur diversité. Les problèmes sont masqués, surtout les plus complexes, par la logomachie du changement : il faut changer. Pourquoi ? Parce que le monde change. Certes, mais pourquoi, comment ? La question n’est même pas travaillée, élaborée. On évite de la poser. Or que donne cette religion du changement ? Sur un thème cher au gouvernement, la « réforme de l’Etat », devenue un passage obligé de tous les discours politiques, on ne voit guère qu’une accélération effrénée (et très peu pensée, car il semble évident à tous les décideurs que l’évolution technologique est nécessairement un progrès en soi) du passage à l’administration électronique, qui permet de sabrer un certain nombre de budgets : l’État dématérialise à tour de bras les procédures, supprime un grand nombre de services, oubliant au passage que le nombre de Français équipés en informatique et connectés à l’Internet reste faible et que la part de la population qui va rester à l’écart est déjà celle qui souffre le plus d’exclusion ou de précarité.
Ce que le gouvernement n’arrive pas à comprendre, c’est pourquoi toute cette politique de « comm’ » ne marche pas. Le citoyen n’est pas content et manifeste. Émoi de Matignon : « Ce n’est pas la rue qui gouverne » (ce qui prouve une certaine méconnaissance de la liberté d’opinion, pour des gens qui par ailleurs consultent l’opinion par voie de sondage à tout bout de champ et emploient sans état d’âme l’expression « démocratie d’opinions » pour décrire le cadre de leur action). Mais curieusement, quand les buralistes grognent, on leur donne satisfaction tout de suite. Idem pour les restaurateurs. En revanche, on dit non aux chercheurs, jusqu’à la défaite électorale de mars.

La bonne distance

Ce flottement pose deux problèmes.
Le problème de l’autorité : pourquoi, comment un gouvernement démocratique peut-il et parfois doit-il imposer des décisions impopulaires ? Au nom de quoi tantôt céder, tantôt ne pas céder ? Actuellement, l’autorité est peu ou difficilement légitimée. Non seulement en politique, mais également à l’école ou dans l’entreprise : qu’est-ce qu’être cadre aujourd’hui ? Les différents niveaux ne sont pas à amalgamer, bien sûr, mais il y a là une question centrale à travailler. Les managers assument difficilement la fonction d’autorité, le pouvoir, mais en même temps on voit se répandre des comportements despotiques et irrationnels, ce qu’on pourrait appeler le management par l’aboiement : hurlements, ordres comminatoires et incohérents dont la non-exécution inévitable entraîne humiliations publiques, re-hurlements, etc.
Le problème du rapport du politique avec la société : le gouvernement (celui-ci mais également les précédents même si sous une forme moins caricaturale), ne sait plus quelle est la place du politique vis-à-vis de la société et ne trouve pas la bonne distance par rapport à celle-ci. Tantôt trop près, avec la participation aux émissions de divertissement, la mise en avant envahissante de la vie de famille des ministres, etc. Et toujours trop loin : le seul terme de « France d’en bas » témoignait d’une « culture du château » au moment même où il voulait signifier un souci du (bas) peuple.
Or la déconfiture du gouvernement Raffarin aux régionales traduit une nouvelle déception du corps électoral et de la société, qui a bien compris, après quelques mois d’attente et d’espoir que rien n’avait été résolu des problèmes que révélait le 21 avril 2002. Le déficit démocratique, la crise de la démocratie, sont toujours là... Si les élections de mars montrent que cette fois les Français n’ont pas cédé à la tentation du Front national ou de l’extrême gauche, rien n’est réglé. Que devront inventer les électeurs la prochaine fois qu’ils voudront faire entendre leur sempiternelle frustration, leur déception à répétitions ?

C.T. (Paris), 15 avril 2004


Notes

[1Jean-Claude Guillebaud, Le Goût de l’avenir, Le Seuil, 2003


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