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Pour poursuivre le débat sur « Quelle appréciation porter sur le mouvement social ? »

J’ai eu le sentiment que les organisations syndicales ne cherchaient pas vraiment à fédérer les actions des différents salariés : fonctionnaires, agents des services publics et salariés du privé ; la preuve, la très grande timidité des actions à EDF. Faute de cela, malgré les slogans du type 37,5 annuités pour tous, le mouvement n’est pas apparu comme capable de dépasser des revendications catégorielles pour être porteur d’un projet fédérateur public-privé et, au contraire, à certains moments, il s’est crispé sur des positions inacceptables pour le reste de la population. Je rejoins donc complément l’analyse de Jean-Pierre Le Goff, mais il ne faut pas oublier deux acteurs clés de la pièce qui s’est jouée : le gouvernement et les médias, ni la pièce elle-même (la problématique des retraites).
L’usage des médias par le gouvernement a été très habile et très professionnel à la différence de celui des organisations syndicales apparues pour certaines « réalistes » (ou prêtes à tout céder), pour d’autres « passéistes » (ou fermes défenseurs des salariés), mais arc-boutées sur des avantages injustifiés (exemple le départ en retraite à 50 ans pour certaines catégories alors que des métiers plus pénibles existent dans le privé). Les médias ont donc réussi (mais par la faute du « mouvement »,...) à simplifier, caricaturer les termes du débat pour ne le focaliser que sur les 37,5 /40 annuités alors que les choses ne sont pas tout à fait comparables (voir plus bas). Il était facile, alors que tous les autres paramètres étant sciemment oubliés, de voter l’alignement des durées de cotisations pour l’esthétique et la symétrie des formulations.

De ce fait, malgré quelques avancées dans la loi (sur les points b et c pour lesquels il faut attendre les décrets d’application pour se prononcer), un certain nombre de questions de fond de la problématique des retraites n’ont pas été posées ni débattues car elles ont été occultées par le débat « public-privé » :
- a) Les pensions de réversions continuent à avoir des conditions d’attribution étonnamment différentes d’un régime à l’autre. Il n’est pas question de laisser des personnes sans ressources ; mais, alors que la famille est éclatée, qu’il y a de plus en plus de divorces, de remariages, que les femmes travaillent plus, ... les règles sont toujours basées sur la famille idéale telle qu’on la voyait en 1945. Une réflexion est à engager sur les pensions de réversion à servir aux futures générations (à qui, sur quels critères [durée du mariage, du PACS, nombre d’enfants, âge du cotisant, du bénéficiaire] avec ou non un complément de cotisations). N’oublions pas, à ce propos que l’espérance de vie à 60 ans des femmes est de 5,4 ans plus élevée que celles des hommes. Bref, je suis convaincu qu’il faut se préoccuper de cette question (pour le long terme). C’est un sujet tabou qui soulève des discussions encore bien plus passionnées que la comparaison public-privé.
- b) La durée des études devra être, d’une façon ou d’une autre, prise en compte dans le calcul du droit à la retraite. La France ne se maintiendra que si une proportion notable d’une tranche d’âge suit des études supérieures, proportion comparable à celle des autres pays industriels. Faire des études ne doit pas être (trop) pénalisant. Mais quelles règles adopter : type d’étude, durée, prises en compte, surcotisation éventuelle ensuite, .... N’oublions pas que l’augmentation de la durée de cotisations touche, actuellement, plus de salariés du public que du privé à cause de la proportion de diplômés plus importante.
- c) Les multi-carrières privé-public sont pénalisées actuellement.
- d) La « réforme » du gouvernement Raffarin ne s’inscrit dans aucune perspective sur l’avenir de la société et la nature du pacte social (conditions de travail, considération des plus âgés dans l’entreprise, fins de carrière, etc., tous points excellemment développés par Jean Pierre Le Goff). Tout le monde sait qu’il faudra reprendre la réforme vers 2010. Le tableau de la page 237 du rapport du conseil d’orientation pour les retraites ou sa fiche 13 indiquent clairement qu’il faut, à terme, augmenter la durée de cotisation de 9 ans ou les cotisations de 16 points pour maintenir les pensions à leur niveau actuel. Il faudra donc obligatoirement augmenter les cotisations, ce qui est supportable à condition qu’il y ait une certaine croissance, donc une politique économique volontariste, volet totalement absent de la politique gouvernementale qui apparaît comme l’adaptation comptable à court terme aux contraintes externes acceptées comme une loi de la nature. Alors que les lois de l’économie sont les lois des hommes. Après le vote de la loi sur les retraites, on aboutit à une situation qui comporte des écarts qui ne paraissent pas plus justifiés que les écarts précédents.
- e) L’age moyen de cessation d’activité est de 57,5 ans dans le privé (avec des conditions de départ assez avantageuses dans les grandes entreprises) et comme le gouvernement n’a demandé aucun engagement au MEDEF sur l’emploi des travailleurs âgés, cela continue. Il est de 57,5 ans dans le public mais il ne le sera plus à la mise en place de la réforme. La nécessité d’aligner la durée de cotisation du public sur le privé revêtait donc un caractère totalement surréaliste.
- f) Le décompte des annuités pour l’ouverture des droits à la retraite est très diffèrent dans le privé et le public. Ainsi, un mois d’activité suivi d’inactivité donne droit à un trimestre dans le privé mais à un mois dans le public.
- g) La « réforme » laisse des disparités entre différentes catégories de fonctionnaires. Âge de départ sans décote : 55 ans pour les policiers, 65 ans pour les enseignants. 10 ans, c’est quand même beaucoup !
- h) Elle laisse également une disparité sur les avantages accordés aux femmes ayant eu des enfants : 2 annuités de bonification par enfant dans le privé, plus rien pour les fonctionnaires.

Évidemment, la « réforme » a été présentée au nom de l’équité et de la justice, mais elle laisse de coté une haute hiérarchie, nommée à l’honorariat du grade ou à un autre titre pour laquelle le montant de la retraite avoisine le salaire d’activité. Par ailleurs, la noblesse d’Etat qui a sonné si fort l’alerte sur le problème des retraites n’est pas touchée puisque ses années d’étude comptent comme activité pour le calcul de la retraite. On peut rajouter les députés qui continuent à pouvoir toucher une retraite à partir de 60 ans, les Juppé, Goasguen et les autres qui se sont dépêchés de prendre leur retraite (à 57 ans pour le premier, 58 ans pour le deuxième) avant le vote de la réforme.
Ces deux derniers points étaient bien connus des manifestants. Ils ne sont pas uniquement anecdotiques et ont un caractère fortement symbolique. Ils ne peuvent qu’engendrer la rancœur et renforcer une vision de dirigeants prédateurs et irresponsables. En période de prospérité, les avantages des dirigeants sont admis, mais en période de crise, le maintien ou l’accroissement de ces avantages creuse le fossé entre dirigeants et dirigés et affiche le cynisme et le « sauve qui peut » comme pratique sociale. Il tend à engendrer la bataille de chaque catégorie contre toutes les autres et le délitement de la société.

Notons pour finir que les décrets d’application pourront modifier un peu le paysage précédent dans le sens d’un peu plus d’homogénéité ou de niches supplémentaires.
Donc :
Un débat avorté. Une réforme incomplète et à courte vue. Après cette réforme, des incohérences fortes entre les régimes de retraite et des injustices nouvelles crées (si l’on regarde les règles et la pratique des règles). Les différentes catégories sociales qui répondent à l’appel des médias et se sont persuadées chacune que les autres catégories étaient avantagées de façon injustifiée. Une absence de vision prospective de la société et de la place du travail. La confiance envers les dirigeants encore un peu plus mise à mal...

Y.L. (Sceaux)
24 octobre 2003


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