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Prises d’otage, la société française à l’épreuve : l’estime de soi en question
- Premières réflexions -

Au moment où ce texte est écrit, nous ne connaissons pas l’issue que prendra l’enlèvement en Irak de nos deux compatriotes et de leur chauffeur syrien. Nous nous associons au mouvement de solidarité qui exige leur libération. Mais d’ores et déjà, il importe de prendre la mesure de l’événement et de réfléchir aux réactions qu’il a suscitées.



Le terrorisme entend désormais peser directement sur les politiques extérieures et intérieures des pays en recourant aux actes les plus ignobles. La surenchère dans ce domaine paraît sans limite : multiplication des prises d’otages et des attentats contre les populations civiles, égorgements et décapitations filmés en direct (avec des cédéroms qui en Irak circulent sous le manteau)... Le terrorisme s’affiche sur le net et à la télévision, se livre à une surenchère de l’horreur en cherchant à frapper au maximum les opinions publiques. Et l’on a vu à la télévision, des familles suppliant les terroristes d’épargner la vie des leurs.
Dans un premier temps, le gouvernement français a choisi de faire connaître le plus largement possible son action, en se servant de tous les médias. Si l’on comprend qu’un pays mette tout en œuvre pour tenter de sauver la vie de ses compatriotes, il importe d’examiner les arguments mis en avant pour la libération des otages, particulièrement dans les médias. Ces arguments ne vont pas de soi. Il ne s’agit pas seulement de leurs effets auprès des ravisseurs, - qui, à ce jour, n’ont pas eu les résultats escomptés-, mais de l’image que la France donne d’elle-même aux autres pays démocratiques également soumis au terrorisme. Plus fondamentalement, c’est la façon dont la société française réagit à cette réalité et perçoit les enjeux culturels et civilisationnels qui est en question.

Mobilisation et malaise

Immédiatement après l’enlèvement, les discours tenus ont voulu dissiper l’idée selon laquelle le port du voile était interdit partout en France, en montrant que le pays respectait et traitait l’Islam comme toutes les religions. Le gouvernement a développé les contacts dans les pays arabes et multiplié les déclarations des ministres sur les chaînes de télévision nationales et internationales, tout particulièrement celles qui sont regardées en Irak et dans les pays arabes. Il a mis en avant les représentants du Conseil du culte musulman qui se sont eux-mêmes rendus en Irak. À la différence de ce qui a pu se faire dans le passé, la mobilisation s’est voulue la plus large et la plus voyante possible avec l’objectif affirmé par le Président de la République : « Tout faire pour libérer les otages ». Si l’on comprend que le souci tacticien soit présent dans des négociations, les réactions publiques sont allées bien au-delà.
La façon dont on a fait valoir la spécificité de la France, en répétant à longueur de journaux télévisés qu’elle n’était nullement hostile à l’islam, qu’elle était l’amie des peuples arabes, qu’elle avait condamné l’intervention en Irak.... laisse un sentiment de malaise. Une semaine avant l’enlèvement, un journaliste italien avait été tué par le groupe qui a revendiqué le rapt de nos deux compatriotes, sans que cela soulève de telles protestations.
Intégristes sunnites et chiites, Hamas palestinien, Hezbollah libanais, Frères musulmans égyptiens... jamais on n’avait assisté à une semblable condamnation de prise d’otage. On a pu voir à la télévision un représentant de la Confrérie des Frères musulmans affirmer que la France devait être « récompensée » étant donné sa position sur l’Irak. Le Hamas a déclaré les otages « innocents » en rappelant la position de la France sur la question palestinienne. Presqu’au même moment, il revendiquait un double attentat-suicide meurtrier contre des civils israéliens dans deux bus.
Cette mobilisation sans précédent pour sauver la vie de « nos » otages et leur chauffeur a fini par avoir quelque chose d’indécent quand chaque semaine voyait son lot d’enlèvements, d’égorgements et d’attentats. Le fait que toutes ces organisations aient condamné cette prise d’otage, laisse ouverte la question : pourquoi ces déclarations publiques faites avec une telle publicité pour cette prise d’otages et pas pour les autres ?
On a parlé d’« otages innocents » (quels étaient ceux qui étaient coupables ?), on a jugé cette prise d’otage « incompréhensible » au vu des positions prises par la France en Irak. On pourrait facilement en déduire que les autres prises d’otages sont « compréhensibles »... Ces réactions nous paraissent en fait révélatrices de la confusion et d’une sorte de refus d’affronter la réalité du terrorisme, comme si l’on voulait à tout prix s’accrocher à l’idée que la France est à l’abri par ses prises de position sur l’Irak et sa « politique arabe ».
Plus largement, on souligne volontiers la nécessité de s’attaquer aux conditions qui rendent possible le terrorisme, ces conditions étant peu ou prou ramenées à une domination des pays riches sur les pays pauvres, aux politiques des États-Unis et d’Israël. Il est vrai que sur ce point, l’intervention militaire américaine, loin de combattre efficacement le terrorisme, lui a donné un nouveau terreau et a entraîné la déstabilisation. La politique d’Ariel Sharon et le soutien des conservateurs américains à cette politique privent les Palestiniens de toute espérance. Leur prétention à remodeler comme ils l’entendent le Moyen-Orient... développe la rancœur, favorise le ressentiment et la haine contre l’Occident au sein du monde arabe et musulman. Autant d’éléments dont se nourrit le terrorisme.
Mais il y a quelques illusions à penser que la haine de l’Occident est seulement liée à ces aspects et que des changements d’orientation politique suffiraient pour y mettre fin. Au sein des sociétés démocratiques européennes, il semble bien qu’une partie de l’opinion se refuse à admettre que nous puissions avoir des ennemis qui veulent nous détruire et qu’il faut combattre, par peur de sombrer dans une guerre à la manière de celle de Bush et de son administration. Le problème, comme l’a justement souligné Julien Freund, est, que même si vous ne voulez pas d’ennemi, « c’est l’ennemi qui vous désigne » : « Et s’il vous choisit vraiment comme ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles prestations d’amitié. Du moment qu’il veut que vous soyez l’ennemi, vous l’êtes. Et il vous empêchera de cultiver votre jardin [1]. »
Tel est peut-être, à dire vrai, le point aveugle des sociétés démocratiques européennes « post-totalitaires », encore marquées par les souvenirs des guerres dévastatrices et des barbaries qui ont eu lieu sur leur sol : la crainte de sombrer dans une « guerre des civilisations » et de faire le jeu du terrorisme, le refus légitime de suivre la politique de G. Bush peuvent s’accommoder d’un pacifisme et d’une invocation généreuse aux droits de l’homme qui nous désarment. On signe des pétitions, on allume des bougies, on se tient la main, on manifeste en silence... Ces manifestations expriment l’indignation et la solidarité avec les victimes, elles montrent l’unité d’un pays dans le refus du terrorisme. Mais la façon dont elles font valoir les valeurs démocratiques peut laisser entendre que tout peut être affaire d’ouverture culturelle et de tolérance, de dialogue et de négociation... en dehors de la force et de la puissance qui permettent de les défendre et de les faire valoir. On est même allé jusqu’à « dédier » la nuit blanche à Paris aux otages emprisonnés, ce qui en dit long sur le décalage existant entre un certain type de mentalité festive et les nouveaux défis qui sont posés aux sociétés démocratiques.

Quelle posture première ?

Il existe une répulsion morale première, un « sens commun » (un Common decency disait Orwell) qui se dresse spontanément contre l’inacceptable. On pense à la réaction du héros du roman de Camus Le premier homme [2] face à un soldat français égorgé avec dans sa bouche son sexe entier : « Ceux qui ont fait ça, ne sont pas des hommes... Non, un homme ça s’empêche [3]. » L’exploitation et l’oppression coloniale, le fait qu’il y ait eu des Français qui, eux aussi, à l’époque ne « s’empêchaient pas » ne sauraient en rien justifier de tels actes.
Il est des postures qui, si elles demeurent minoritaires, n’en sont pas moins symptomatiques de l’érosion d’un sens commun et d’un éthos démocratique face à la barbarie. On a pu en faire l’expérience après les attentats du 11 septembre 2001 où des journaux avaient immédiatement ramené les « causes » du terrorisme à la politique internationale des États-Unis. On a pu également voir une réaction similaire après le massacre de centaines de jeunes enfants, d’hommes et de femmes dans une école à Beslan en Ossétie : immédiatement Poutine et les guerres en Tchétchénie ont été mis en accusation dans certains médias. Ce n’est pas la réalité de la barbarie et des massacres de l’armée russe en Tchétchénie qui est ici en cause, mais l’étrange réaction première qui consiste à relier immédiatement les actes de terreur commis à des événements antérieurs et à des « explications » qui ne considèrent pas le terrorisme en lui-même. Les actes de barbarie sont d’emblée reliés à la politique et aux pratiques des pays qui en sont les victimes, de telle sorte que toute volonté de comprendre ce à quoi précisément nous avons affaire, se trouve désamorcée. Ce genre d’« explication » évacue le type de fanatisme que ces actes recèlent et brouillent les distinctions élémentaires entre bourreaux et victimes dans les cas précis dont il est question.
Il fut un temps où un intellectuel comme Jean-Paul Sartre écrivait en toute irresponsabilité pendant de la guerre d’Algérie : « Abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre [4]. » Ce à quoi Camus lui avait indirectement répondu : « J’ai horreur de la violence confortable. J’ai horreur de ceux dont les paroles vont plus loin que les actes. C’est en cela que je me sépare de quelques-uns de nos grands esprits, dont je m’arrêterai de mépriser les appels aux meurtres quand ils tiendront eux-mêmes les fusils de l’exécution [5] ».
On est loin aujourd’hui de la démesure verbale dont ont pu faire preuve des intellectuels « engagés » comme Sartre ou des étudiants révolutionnaires dans les années soixante. Mais il est une façon d’expliquer la violence que l’on peut encore retrouver dans l’abord du terrorisme. Elle consiste à essayer de démontrer que, contrairement aux apparences, le terrorisme n’est pas lié à la haine de l’Occident et de la démocratie, mais qu’il faut en chercher les causes dans la situation d’oppression des peuples des pays pauvres par les pays riches, au premier rang desquels les États-Unis. Un sociologisme grossier considère, comme il l’a toujours fait, que les discours tenus et les actes commis ne sont pas à prendre en considération comme tels, mais qu’ils ne sont que des apparences masquant des réalités « objectives » que les spécialistes se font fort de révéler. C’est comme si, vous retrouvant face à un meurtrier bien décidé à vous tuer et qui vous le fait savoir, votre premier réflexe était de ne pas le prendre tout à fait au sérieux, l’important en l’affaire étant avant tout de connaître les causes réelles (et non « idéologiques ») qui le poussent à vouloir vous supprimer. On peut même y ajouter des arguments pour montrer qu’il commet des erreurs ou qu’il s’est trompé de cible... À ce compte-là, il y a de fortes chances pour que vous soyez mort avant d’avoir fini votre démonstration.
Une telle perversion de la pensée qui se coupe du monde et de l’expérience commune est encore présente aujourd’hui et elle n’est pas sans rappeler la réaction d’intellectuels qui, face à la montée du nazisme en Allemagne, avaient chacun leur théorie sur Hitler et se laissaient prendre au piège de leur propre construction, attitude qui révolta précisément Hannah Arendt. Un tel type de posture et de réaction première s’apparente à un aveuglement, à un refus de se confronter à une mentalité fanatique qui désarçonne nos références morales et nos cadres de pensée.
Le fait que ce terrorisme se réclame de l’islam semble également provoquer un certain embarras. Dès que les attentats ont lieu, beaucoup les condamnent rapidement pour aussitôt souligner que leurs auteurs sont des fanatiques qui instrumentalisent l’islam et l’on met en garde contre toute réaction raciste et xénophobe. Refuser les amalgames, lutter contre les actes d’agressivité et de violence contre l’islam, comme toutes les autres religions, sont autant de rappels et de combats démocratiques nécessaires. Mais, là aussi, un glissement peut s’opérer qui change de sujet et brouille la réflexion. Alors que nous avons affaire à des actes précis de barbarie, ceux-ci se trouvent vite évacués au profit d’une mise en garde qui concerne les risques que sont censés encourir nos concitoyens de culture musulmane. Ces derniers sont à chaque fois présentés comme les boucs-émissaires et les victimes potentielles de réactions « islamophobes », que seule la vigilance de militants et de journalistes bien intentionnés pourrait combattre.
Une majorité de musulmans condamnent les déclarations et les actes terroristes. La plupart ne sont pas non plus des fondamentalistes qui restent crispés sur une interprétation fossilisée du Coran. Mais force est de constater que la majorité des terroristes dans le monde d’aujourd’hui se revendiquent fièrement comme des musulmans et des missionnaires du djihad. Il faut affronter cette réalité et remettre en cause le relativisme et l’angélisme bon enfant qui existent dans les sociétés démocratiques européennes. On peut même assister à de curieux renversements. Lors d’une réunion publique après le 11 septembre 2001, j’ai pu ainsi entendre une réaction pour le moins déconcertante : « En voyant s’effondrer les tours du World Trade Center à la télévision, déclara alors une personne dans l’assistance, j’ai immédiatement pensé aux jeunes maghrébins des banlieues qui risquaient d’en subir le contrecoup. » Ce qui du reste ne s’est pas produit.

Relativisme et angélisme

Toute une culture critique héritée des années soixante laisse croire que nous sommes encore à l’époque du nationalisme et de l’impérialisme triomphants, que l’arrogance et le mépris de l’Occident envers les autres peuples de la planète sont toujours aussi dominants. Il est vrai que la politique de G. Bush et de son administration paraît bien l’illustrer. Mais qu’en est-il au juste dans les démocraties européennes ?
Dans les années cinquante et soixante, la prise en compte et l’analyse des cultures dites « sauvages » par les ethnologues et le développement des sciences humaines, jointes à la critique du colonialisme, ont entraîné une remise en cause salutaire de l’ethnocentrisme et de la prétention de la culture occidentale à se croire supérieure et universelle. Ce décentrement et cette capacité autocritique portent précisément la marque de l’héritage démocratique et de ses idéaux d’émancipation. Mais cette critique salutaire, reprise et banalisée à une échelle de masse, semble avoir basculé vers d’autres horizons.
Il est une manière éthérée de faire valoir la « reconnaissance de l’altérité », l’« ouverture à l’autre » et le pluralisme culturel qui rend ces idées insignifiantes en les réduisant à une coexistence formelle des différences. Comment reconnaître l’altérité et s’ouvrir à l’autre si l’on évite soigneusement toute affirmation consistante, toute conviction sensée, et si l’on ne dit rien du contenu de cette « altérité » ? Dans ce cas, le respect proclamé de l’autre signifie en fait une manière élégante d’éviter la rencontre et le dialogue avec lui. En voulant à tout prix éviter le choc des cultures, la tentation du repli et de la fermeture, on en vient à esquiver toute confrontation sur les contenus. La rencontre se doit d’être obligatoirement souriante et bonne enfant, et les fêtes en tout genre sont censées incarner un brassage des sensibilités, symbole d’une nouvelle culture universelle réduite à quelques clichés et bons sentiments. On ne cesse de célébrer le « mélange », comme s’il ne s’effectuait pas sur un fond anthropologique dominant selon les pays et les continents, qui donne sens et cohérence à l’ouverture et permet un réel enrichissement. Cette réalité anthropologique fonde une humanité plurielle qui n’est pas un magma informe ni un supermarché des cultures où chacun pourrait trouver de quoi bricoler son identité individuelle. On ne peut faire comme s’il existait des apports de stricte égalité et sur tous les plans entre les différentes cultures du monde.
En se voulant libre de toute attache culturelle particulière ou/et en se voulant l’héritier neutre de toutes les cultures de l’humanité, on en arrive à un relativisme culturel de bon ton. Sociologisme réducteur et relativisme se conjuguent dans une posture de singularité individuelle creuse qui présente l’avantage de se parer des vertus de la démocratie et de la tolérance. Il est ainsi de bon usage aujourd’hui de proclamer qu’« il n’est pas de spiritualité supérieure à l’autre » et de revendiquer un « droit à l’éclectisme ». De telles idées font silence sur le fait que les religions n’ont pas la même conception du monde, de l’homme et de la femme et de leur salut. Elles font vite l’impasse sur l’histoire particulière dont on est issu et participent de l’illusion de l’individualisme actuel qui a tendance à se croire sans héritage et sans filiation.
Cette défiance de toute affirmation - autre que celle de l’affirmation du pluralisme et de la différence - s’éclaire à l’aune du poids d’un passé marqué par la prédominance des idéologies et des embrigadements de masse, dont les totalitarismes marquent le point extrême. La reconnaissance formelle de l’autre se suffit à elle-même et devient paradoxalement le signe d’une appartenance collective sans véritable consistance. De même les appels au dialogue et à la fraternité des religions, pour nécessaires qu’ils soient, peuvent en rester à un minimum d’idées et de valeurs utiles pour la paix sociale, sans pour autant pousser plus avant l’échange et la confrontation, par peur de voir resurgir des querelles ou des guerres qui n’ont plus lieu d’être.
Au sein d’une mouvance critique (artistique, médiatique et politique), l’exaltation de l’ouverture sur l’autre et du brassage culturel s’est accompagnée du rejet et du dénigrement de notre propre histoire réduite aux guerres, aux méfaits du colonialisme et aux totalitarismes, comme si notre passé n’était composé que de fautes inexpiables appelant une réparation infinie envers les peuples. On trouve encore les traces de ce schématisme et de cette haine de soi dans le néo-gauchisme et les manifestations « culturelles » diverses qui ne cessent de mettre en scène, de façon de plus en plus caricaturale, les pages sombres de notre histoire. Le tout est porté par une morale de bons sentiments qui prêche, médiatiquement - et souvent en chansons -, la division du monde entre les méchants (les États-Unis, Israël et tous les pays riches) et leurs innocentes victimes (les pays pauvres dominés et tous les exclus de la planète). Cette sous-culture critique est répandue dans une partie de la jeunesse, entretenue et relayée par des journalistes et des vedettes qui mélangent les genres et se transforment en nouveaux militants.

Développer une réflexion libre

Au sein d’un courant intellectuel, il existe encore de sérieuses résistances pour aborder les questions du monde d’aujourd’hui en termes de « valeurs » et de « civilisation ». Une telle approche, qui ne prétend pas nécessairement tout expliquer, est immédiatement soupçonnée de flirter dangereusement avec les thèmes des néo-conservateurs américains, de retomber dans les justifications du colonialisme passé et de la domination des pays riches. En France, toute une génération contestataire, qui s’est formée dans l’opposition à la guerre d’Algérie et a vécu Mai 68, ne peut oublier qu’« Occident » fut le nom d’un groupuscule d’extrême droite. L’influence et la présence dans les médias de ceux qui, dans cette génération, sont restés bloqués dans leur imaginaire, ne sont sans doute pas pour rien dans la difficulté à aborder en toute liberté intellectuelle ces questions. Mais il existe aussi d’autres raisons plus fondamentales qui peuvent expliquer ces résistances.
- Notre culture est marquée par un sentiment de culpabilité judéo-chrétien et une capacité autocritique vis-à-vis des méfaits et des horreurs bien réels qui ont marqué notre histoire (traite massive des esclaves, guerres, colonialisme, totalitarisme...). Au sein des pays démocratiques européens règne une « mauvaise conscience » liée à une vision noire et « pénitentielle » de notre propre histoire qui fait obstacle à toute reconsidération.
- La réflexion politique dans le courant du siècle dernier s’est, d’autre part, largement développée dans un champ historique et géographique limité. Elle a particulièrement privilégié la révolution française, le XIXe siècle avec l’installation de la République et la naissance du mouvement ouvrier, les guerres du XXe siècle et les luttes des peuples colonisés. Aborder la question de l’anthropologie sociale et des traditions religieuses nécessite un décentrement et la prise en compte du temps long. Toute une culture politique, particulièrement prégnante à gauche, trouve ici sa limite.
- Enfin, les sciences sociales sont encore largement réticentes à considérer que les phénomènes culturels ont une dimension signifiante propre qui structure le mode d’être des sociétés. Leur prise en compte demeure toujours suspecte d’idéalisme. Les idées et les représentations, les religions, les institutions créées... ont toujours tendance à être ramenées à une réalité économique et sociale comme à leur fondement. Le schéma de l’infrastructure et de la superstructure qui, par-delà son origine marxiste, a constitué et constitue encore un cadre d’appréhension, imprègne nombre d’interprétations : derrière le religieux se cache une réalité économique, sociale ou politique plus essentielle qui permet d’en rendre toujours raison.
Le phénomène religieux n’en exprime pas moins une réalité anthropologique fondamentale et chaque religion développe un univers symbolique spécifique. L’échec du scientisme et du communisme qui ont prétendu les éradiquer montre, s’il en est encore besoin, qu’on ne saurait les réduire à une illusion, à l’idéologie ou à un « opium du peuple ». Les religions ont façonné et façonne des façons d’être et de penser qu’il convient de prendre pleinement en compte, que l’on soit croyant ou non, si l’on entend comprendre pleinement notre passé et notre présent. Dans ce cadre, comme toutes les religions, l’islam développe une conception qui lui est propre de Dieu, de l’homme et du monde qu’il importe de connaître et d’examiner en toute liberté intellectuelle.

Assumer sa propre histoire

Dans le rapport aux religions, on ne peut se placer de façon imaginaire dans un position de surplomb, au-dessus de toutes les cultures particulières en faisant valoir une ouverture et un pluralisme vides de toute insertion sociale-historique. Les pays de Europe occidentale se sont construits avec les héritages greco-romain, judéo-chrétien et celui des Lumières. On ne peut faire fi de cette réalité historique, sinon au prix d’un déni d’une partie essentielle de nos origines. Et comment construire un avenir collectif maîtrisé, si l’on n’assume pas son propre passé ? L’Europe est le « continent de la vie interrogée », et cette interrogation ne signifie pas rejet de sa propre histoire, mais opération de discernement et de recréation à partir d’une culture léguée. Faire preuve de tolérance et de capacité d’ouverture ne signifie pas réécrire l’histoire selon une version aseptisée et « politiquement correcte ». À force d’esquiver la question de la spécificité de notre héritage, on développe l’inculture et la mésestime de soi dans les générations nouvelles et l’on se prépare, tôt ou tard, à de graves déconvenues.
S’il est vrai que l’identité d’un peuple n’est pas une substance immuable qui ne changerait pas avec le temps, on ne saurait faire valoir comme modèle a contriaro un mouvement permanent et indéfini, sauf à épouser l’idée du monde comme chaos et abdiquer toute prétention à le rendre signifiant. L’idée d’« identité narrative » développée par Paul Ricœur peut ouvrir d’autres perspectives en soulignant l’importance du récit qu’un pays se forge de sa propre histoire. Cette identité n’est pas celle d’une « structure fixe, mais bien celle mobile, révisable, d’une histoire racontée et mêlée à celle des autres cultures » [6]. Elle n’en implique pas moins un choix et un tri, une interprétation qui structure les événements et leur donne une signification. Les pays européens n’échappent pas aujourd’hui à cette nécessité. Contre l’angélisme et le moralisme purificateur, il s’agit d’accepter l’ambivalence et le tragique comme des éléments constitutifs de l’histoire des peuples et des civilisations, en refusant une logique de culpabilisation qui lamine l’estime de nous-mêmes et nous désarme face à toute agression. Il est possible de défendre raisonnablement nos valeurs parce que nous sommes issus d’une tradition marquée par l’interrogation et la raison. Les nouveaux défis qui nous sont posés peuvent être précisément l’occasion d’un réappropriation et du développement des acquis de notre histoire.
C’est au sein des pays de l’Europe occidentale qu’est née et s’est développée la dynamique de la modernité. À partir de la fin du Moyen-Âge et de la Renaissance, les changements qui affectent les pays de l’Europe occidentale ouvrent l’époque des Temps modernes : découvertes scientifiques et techniques, développement des arts, dégagement progressif de l’emprise du religieux amenant la formation de l’État moderne et de l’humanisme, développement d’un bien-être matériel et social... Le mouvement des Lumières au XVIIIe siècle va développer l’idée d’autonomie de la raison, de progrès et d’émancipation. La « révolution industrielle » du XIXe siècle verra l’application des sciences et des techniques dans l’industrie amenant un développement important de la production. Autant de moments-clé de la modernité qui ont façonné les pays de l’Europe occidentale et leur ont donné richesse et puissance.
Ce mouvement n’est pas allé sans contradictions, guerres et conflits, exploitation et domination des peuples... Mais il n’en a pas moins produit de grandes œuvres et créations dans les domaines des arts et des lettres, des sciences et des techniques, permis le développement d’un bien-être matériel, amené l’avènement des démocraties modernes, l’autonomie de la société et des individus... Autant d’acquis qui sont propres à notre histoire.
Reconnaître explicitement ces acquis n’implique pas pour autant de masquer les pages sombres. La traite des noirs du XVIe siècle au XIXe siècle sur une échelle de masse fut particulièrement cruelle et sanglante. Les méfaits causés par les conquêtes et les guerres coloniales, la domination et l’exploitation impérialistes sont considérables [7]. Les nations conquérantes les ont souvent justifiés au nom même des idéaux de la civilisation occidentale. Mais aucun pays, aucune civilisation ne dispose d’un blanc seing. Nous n’avons pas inventé l’esclavage et, avant même l’arrivée des colons, il existait une traite qui alimentait le monde arabe en esclaves avec la complicité de princes africains. Une grande part de l’histoire de l’islam est marquée par la violence et la guerre civile. Les grands empires musulmans fondés par les Arabes et les Turcs ont conquis par la force de vastes territoires et de nombreux peuples pour « les incorporer dans la maison de l’Islam [8] ».
Les pays musulmans ont connu une période d’expansion et de rayonnement au Moyen-Âge. Des penseurs musulmans, tel Averroès, ont mis en question l’oppression des juristes et des théologiens de l’époque. L’Occident a redécouvert la philosophie grecque par la traduction qu’ils en ont faite... Mais le fait est qu’il y a eu un moment stagnation et entrée dans une phase de déclin. Les penseurs en question se sont trouvés marginalisés et rejetés par les théologiens et les représentants de l’islam. Les pays musulmans n’ont pas été mus par la dynamique qui s’est développée dans les pays de l’Europe occidentale. Et l’on ne saurait procéder à une relecture de l’histoire qui fait porter à l’Occident la responsabilité de l’échecde la modernisation des pays musulmans, sans s’interroger sur les causes internes de cetéchec. Qu’on le veuille ou non, la modernité est définie par des valeurs qui trouvent leur origine historique en Europe et qui se sont répandues dans le monde entier. Comment alors ne pas reconnaître qu’il existe une « maladie de l’islam » marquée par le ressentiment d’« avoir été changéen dominé après avoir été dominateur » et que « le monde islamique n’a cessé d’être l’inconsolé de sa destitution » [9] ? Dans ces conditions, la tentation est grande de se replier de façon nostalgique sur un « âge d’or » de l’islam ou d’en espérer vainement le retour.
On ne saurait enfin, imputer aujourd’hui unilatéralement le retard économique et culturel des pays du Sud à la domination des pays riches. La faible productivité, la démographie galopante, la corruption... ne sont pas de simples séquelles du colonialisme et de l’impérialisme.
La nécessité de ne pas tomber dans le piège du manichéisme ne signifie pas le refus d’aborder ces questions. L’espace démocratique est précisément le lieu où la confrontation peut s’exprimer selon des règles connues de tous, sans verser dans la haine de l’autre et l’imposition de convictions et de croyances particulières. Mais encore s’agit-il de rompre avec la posture de dénonciation victimaire qui fait porter sur l’autre la responsabilité de tous ses maux et empêche tout débat rationnel.

Quel rapport à la modernité ?

L’islam est une des grandes religions de l’humanité et son implantation en Europe de l’Ouest est historiquement récente, résultant principalement d’un mouvement d’immigration qui s’est développé surtout après la Seconde Guerre mondiale et la décolonisation. Il ne s’agit pas seulement pour l’islam de pouvoir s’organiser librement selon des modes de vie et des pratiques existant de longue date dans les pays de culture musulmane, mais de s’adapter au milieu ambiant en évitant les pratiques qui peuvent choquer les valeurs et les mœurs européennes [10]. La manifestation exacerbée de son particularisme religieux provoque un rejet qui reste majoritairement dans les normes de la civilité (contrairement à ce que laisse entendre la notion d’« islamophobie »). Ce rejet ne peut être considéré d’emblée comme « raciste » dans un pays républicain ayant ses propres traditions.
Plus fondamentalement, l’adaptation de l’islam à la modernité passe par son inscription dans la culture critique européenne qui développe l’interrogation et le doute. C’est aux musulmans vivant en Europe de mener ce travail qui a déjà commencé, même s’il demeure minoritaire : « L’islam a besoin de l’Europe jusque dans sa dimension la plus agressive de celle-ci à son égard, au sens où l’athéisme généralisé qui y règne installe un puissant climat d’indifférence et d’hostilité à l’égard des croyants, poussant invinciblement les consciences spirituelles jusque dans leurs derniers retranchements et en ne leur laissant comme position de retrait que ce qu’on nomme la fine pointe du cœur [11]. »
Mais l’issue de ce mouvement d’adaptation n’est pas d’emblée tracée. Ce mouvement se heurte à des organisations fondamentalistes de diverses obédiences (Salafistes, Frères musulmans ...) pour qui le mode de vie moderne demeure marqué par le sceau de la mécréance ou du vice, l’Amérique et Israël étant considérés comme l’incarnation même du mal. L’acceptation d’un pluralisme irréductible et du modèle républicain, la reconnaissance de l’égalité entre les sexes ne vont pas naturellement de soi. Si l’on ne saurait confondre terrorisme et fondamentalisme, ce dernier n’en est pas moins porteur d’un rejet de la culture démocratique. La mise en place d’un Conseil représentatif du culte musulman, pour nécessaire qu’elle puisse paraître, laisse croire que des organisations fondamentalistes sont les représentantes de l’ensemble de nos compatriotes de culture musulmane, alors que la majorité de ceux-ci ne sont pas pratiquants et ont intégré les modes de vie et les mœurs démocratiques. Les organisations fondamentalistes qui s’activent en Europe assimilent totalement les couches populaires aux catégories sociales de culture musulmane. Elles se présentent aujourd’hui comme leur authentique représentant dans l’espace public. Tout en se réclamant haut et fort des valeurs de la République - qu’elles font valoir sous la modalité « post-moderne » de l’affirmation et du droit à la différence -, elles tentent de maintenir ces populations sous leur appartenance, entretiennent et encouragent un repli de type communautaire [12]. Ces organisations cherchent parfois à prendre en charge la socialisation de jeunes défavorisés et psychiquement fragiles, problème que les institutions publiques ou les associations laïques ne parviennent guère à résoudre. On laisse, de façon plus ou moins consciente, ces courants s’occuper des difficultés rencontrées dans les quartiers difficiles par le biais des associations sociales et culturelles qu’ils ont créées, associations qui demandent comme telles d’être subventionnées par des fonds publics. Ces organisations entretiennent le ressentiment et la victimisation en jouant sur le double registre des inégalités, des discriminations réelles et sur les traces laissées dans les mémoires par la colonisation. En se présentant dans l’espace public comme les porte-parole des victimes des discriminations et du passé colonial, ils jouent à fond sur la mauvaise conscience en récupérant un certain nombre de thèmes de lutte de la gauche à leur profit.
Pour la première fois dans son histoire, l’islam s’exerce de façon importante dans des pays démocratiques. Il se trouve confronté à des sociétés sécularisées et pluralistes. L’effort qui lui est demandé pour renoncer à ses prétentions totalisantes est important et il devrait se faire sur une courte durée en regard de l’évolution de l’Église catholique, des luttes et combats historiques qui furent menés pour la laïcité. Cette religion n’a pas connu directement l’évolution des pays européens, mais l’on ne saurait considérer a priori qu’elle ne parviendra pas à s’adapter à la modernité. En France et en Europe, confronté à une autre tradition, l’islam est divisé et il est de fait amené à accepter le débat et la contradiction, y compris dans ses propres rangs. Des voies encore minoritaires entendent le moderniser et l’amener à prendre en compte les acquis des Lumières [13]... Autant d’éléments qui vont dans le sens d’une sécularisation et du développement d’un islam européen réconcilié avec la démocratie. En ce sens, la France et l’Europe peuvent être une « chance pour l’islam ».
Les courants fondamentalistes peuvent se comprendre comme des réactions et des replis face à la modernité. De façon optimiste, on peut penser que l’intégration par le travail et l’accès au bien être matériel et social, la sécularisation et l’individualisation des pratiques religieuses entraîneront une érosion de ces courants. Mais l’histoire n’est pas tracée d’avance ; elle demeure ouverte sur de possibles régressions. Dans cette affaire, notre responsabilité est engagée. Ces problèmes sont devenus les nôtres dans la mesure où ils concernent désormais une partie de nos compatriotes. La citoyenneté n’est pas l’affichage des différences dans une logique de victimisation, mais elle implique le souci de partager les acquis démocratiques et de créer un avenir commun.

La prise d’otages de nos deux compatriotes a provoqué une large indignation et un élan de solidarité dans tout le pays et plus largement. La condamnation fut unanime et le chantage visant l’abolition de la loi interdisant le port du voile dans les établissements scolaires fut rejeté d’emblée par ceux-là même qui avaient protesté contre la loi. On peut en tirer une première leçon : dans l’épreuve, le sentiment d’appartenance à une collectivité nationale et la volonté de rester maître de ses orientations et de ses choix témoignent des éléments fondamentaux structurant l’identité d’un peuple.

19 octobre 2004

Bibliographie

- Souâd AYADA, « L’islam, religion esthétique », Esprit, juin 2004.
- Abdennour BIDAR, « Lettre d’un musulman européen. L’Europe et la reconnaissance de l’Islam », Esprit, juillet 2003.
- Cornelius CASTORIADIS, « Le délabrement de l’Occident », in La Montée de l’insignifiance. Les Carrefours du labyrinthe IV, Seuil, Paris, 1996.
- Malek CHEBEL, Manifeste pour un islam des Lumières, Hachette Littératures, Paris, 2004.
- Marcel GAUCHET, Paul VALADIER, « Héritage religieux et démocratie », Cahier Politique Autrement, mars 2004.
- Nasra HASSAN, « Un arsenal de croyants. Conversations avec les “bombes humaines” », Le Débat, n° 120, mai-août 2002.
- Marc FERRO, Le choc de l’Islam (XVIIIe-XXIe siècle), Paris, Odile Jacob, Paris, 2002.
- Marc FERRO, « La République a trahi ses valeurs », entretien, L’Histoire, n° 272, avril 2001.
- Abdelwahab MEDDEB, La maladie de l’islam, Seuil, Paris, 2002.
- Gilles KEPPEL, Fitna. Guerre au cœur de l’islam, Gallimard, Paris, 2004.
- Bernard LEWIS, Que s’est-il passé ? L’Islam, l’Occident et la modernité, Gallimard, Paris, 2002.
- Bernard LEWIS, L’Islam en crise, Gallimard, Paris, 2003.
- Paul RICŒUR, « Identité narrative et communauté historique », Cahier de Politique Autrement, octobre 1994.
- Olivier ROY, « Islamisme, fondamentalisme et néo-fondamentalisme : de quoi parle-t-on ? », Lettre de Politique Autrement, n° 26, juin 2002.
- Paul THIBAUT, « Quelle réalité de l’antisémitisme dans la France d’aujourd’hui ? », Lettre de Politique Autrement, n° 32, juin 2004.
- Hubert VEDRINE, Face à l’hyperpuissance. Textes et discours, 1995-2003, Fayard, Paris, 2003.


Notes

[1Julien Freund, L’aventure du politique. Entretiens avec Charles Blanchet, Critérion, Paris, 1991, p.45.

[2Albert Camus, Le premier homme, Gallimard, Paris, 1994.

[3Ibid., p.66.

[4Jean-Paul Sartre, Préface au livre de Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Maspéro

[5Albert Camus, « Deux réponses à d’Astier de la Vigerie » in Actuelles. Écrits politiques, Gallimard-Folio, Paris, 2000, p.150.

[6Paul Ricœur, « Identité narrative et communauté historique », Cahier de Politique Autrement, octobre 1994.

[7Le livre noir du colonialisme. xvie-xxie siècle : de l’extermination à la repentance, sous la direction de Marc Ferro, Robert Laffont, Paris, 2003.

[8Bernard Lewis, L’islam en crise, Gallimard, Paris, 2003, p.76.

[9Abdelwahab Meddeb, La maladie de l’islam, Seuil, Paris, 2002, p.16 et 18.

[10Abdennour Bidar, « Lettre d’un musulman européen. L’Europe et la reconnaissance de l’Islam », Esprit, juillet 2003.

[11Ibid.

[12Gilles Keppel, « Ch. 6 La bataille d’Europe », Fitna. Guerre au cœur de l’islam, Gallimard, Paris, 2004.

[13Malek Chebel, Manifeste pour un islam des Lumières, Hachette Littératures, Paris, 2004.


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