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Quel idéal collectif, pour quel changement du monde ?

Mathilde, 22 ans, élève à l’ENS Ulm (en économie) et à Sciences-po Paris (en affaires publiques)

Les questions posées invitent à la réflexion sur soi et à l’introspection. En effet il serait vain pour plusieurs raisons de vouloir parler au nom de ma génération. Plus je grandis et plus il me semble que les histoires personnelles et les constructions individuelles sont des patchworks de parcours uniques, de rencontres fortuites et d’expériences propres..., mais aussi de confrontations aux institutions et aux valeurs incorporées. Alors comment concilier individu et génération, individu et société ? Je ne permettrais pas de répondre exhaustivement à la question (ce serait prétentieux et inutile) mais juste de donner mon modeste avis sur la question.

Quel héritage estimez-vous avoir reçu de vos parents et de la société ?

Une première chose me paraît évidente pour commencer : l’héritage reçu dépend essentiellement des capacités acquises au cours de son éducation pour le questionner, le remettre en question. Mais, paradoxalement la frontière entre l’héritage ancré, constitutif de soi, et l’héritage moins prégnant est celle qui sépare l’évidence et ce que je peux remettre en question. Et il est vraiment difficile de questionner l’évidence, il advient un sentiment de vertige et de perte de soi. Mais ne nous trompons pas, je ne prône pas le relativisme absolu : il faut bien à un moment accepter d’avoir des principes inébranlables pour soi auxquels on adhère et sur lesquels on se constitue, sinon on risque de se perdre.
Ainsi, pendant 20 ans, je me suis construite dans un monde assez clos, fermé sur lui-même. Mon univers de référence était mes deux parents et ma sœur et j’y ai complètement adhéré parce qu’il offrait une cohérence et une sécurité absolues. Mes parents étaient des gens très engagés à gauche, ils ont eu longtemps la carte du PCF, mon père a fait du porte-à-porte le dimanche matin pour vendre l’Huma et ma sœur et moi avons été élevées au rythme des manifestations et des Fêtes de l’Huma. Puis, lorsque j’ai eu 10 ans, nous sommes retournés dans le Sud (nous habitions avant à Vitry-sur-Seine) et mes parents n’ont pas repris leur carte. Il n’y avait pas de section PC dans notre nouvelle ville, les contacts que mon père a tenté de prendre dans une autre ville n’ont pas eu de suite, ma mère ne voulait pas reprendre sa carte pour des raisons que j’ignore et mon père était peut-être aussi un peu fatigué. Mais il s’est engagé dans l’action syndicale, non sans de nombreuses désillusions à ce sujet. Étonnement la chute de l’URSS n’est pas pour moi un souvenir marquant, je pense surtout que c’est parce que mes parents s’étaient depuis un certain temps (notamment ma mère) désolidarisés du soutien à l’URSS et que la chute a plus représenté pour eux la fin d’une époque. Être quelqu’un de gauche me semblait être la nature humaine et les gens de droite étaient tous dans l’erreur et infréquentables.
Encore aujourd’hui j’ai le réflexe de dire « c’est une personne agréable MAIS elle est de droite », sous-entendu elle a un grave défaut. J’ai donc été élevée dans un univers très politisé, très intéressé aux questions politiques. Mais il n’y a jamais eu de « bourrage de crâne », mes parents étaient partisans d’une éducation interactive où tout était expliqué avec une honnêteté intellectuelle certaine et il n’a jamais été interdit à ma sœur et moi de poser des questions et de critiquer les prises de position de mes parents. Cependant la relation plutôt fusionnelle que nous avions nous a peu portées à la remise en cause du modèle familial de pensée. J’ai donc mis longtemps pour pouvoir comprendre la cohérence d’un argument de droite et je n’accepte encore aujourd’hui que difficilement que l’on ne se sente pas concerné par la politique. Pendant très longtemps j’ai ainsi appréhendé la réalité à travers le prisme des engagements politiques de chacun. Prisme renforcé par mon histoire familiale : mon père s’était révolté contre son éducation de droite chrétienne et n’a pas entretenu, de fait, de très bonnes relations avec ses parents. Nous avions donc des grands-parents paternels moins proches qui étaient de droite et des grands-parents maternels très proches de gauche, qui s’étaient battus pour obtenir des acquis sociaux.
J’ai aussi vécu dans un idéal d’action collective et de changement du monde. Une grève reste pour moi a priori sympathique et une manifestation a toujours un côté festif. Cependant, cette croyance en l’action collective, avec pour ligne de fond Mai 1968 - qui reste dans mon imaginaire le symbole de la mobilisation étudiante contre l’ordre établi et qui réussit, des grands soirs aux allures révolutionnaires où des personnes se sont battues pour des idées, et au-delà de la mobilisation de toute une partie de la population qui a eu le courage et l’audace de s’exprimer et d’agir ensemble -, s’est peu à peu heurtée à la réalité de ma génération et aux échecs et à l’émiettement des grèves depuis 10 ans. Il me semble que ma génération est frappée de plusieurs maux. Il n’est pas nécessaire de rappeler le désintérêt pour la politique qui la frappe, sombrement lié au sentiment d’impuissance face au monde actuel (sentiment entretenu par les politiques eux-mêmes qui accusent la mondialisation, l’Europe et la prédominance de l’économique pour justifier leurs échecs et leur manque d’ambition notamment sociale). Il est aussi très important pour moi de souligner l’absence d’alternative aujourd’hui, de projets à porter. La génération de mes parents connaissait un monde coupé en deux avec l’espoir et surtout l’exemple (malheureusement fallacieux) d’un autre monde possible. Aujourd’hui il ne peut s’agir que de prospectives.
De plus, nous sommes une génération marquée par les difficultés économiques, et l’inquiétude pour le futur que l’on n’imagine plus construit par nous. C’est un peu la génération qui vit dans la nostalgie des Trente Glorieuses racontées et qui en observe aussi les échecs, et ceci est peut-être encore plus vrai pour la génération des années 1970. Nous sommes dans un manque d’enthousiasme et dans une acceptation de l’état de fait, comme si « ce qui est » était inexorable et impossible à changer. Le seul sursaut a été celui consécutif à l’arrivée de Le Pen au deuxième tour en 2002. À ce moment-là, j’ai vraiment ressenti l’émergence d’une nouvelle envie de réfléchir, de redonner un sens à la réflexion politique et sociale, mais dès l’échec au deuxième tour de Le Pen le soufflet est retombé. L’engagement similaire à celui des jeunes dans les années 1960-1970 ne se fait plus dans des partis au moins à gauche mais à travers des associations altermondialistes comme Attac. Le PCF se délite, la LCR s’est rapprochée de LO et personnellement le souvenir que j’ai de la gauche au pouvoir est très mitigé. Pour Mitterrand j’ai le sentiment d’une politique masquée de centre-droit (mais c’est perçu à travers mon univers familial) et pour Jospin c’est l’échec d’une cohésion à gauche.
Avec du recul, après l’éclatement du noyau familial qui a été générateur de grandes interrogations sur ma propre construction intellectuelle (mes parents se sont séparés en 2003), puis la rencontre avec des gens de droite, je me suis rendue compte que j’avais parfois des réflexes primaires qui pouvaient se révéler être une forme d’intolérance. Plus étonnant, je me suis trouvé des affinités avec la jeunesse chrétienne de droite, un partage des valeurs de respect de l’autre et de « bonne éducation » comme aider à ranger après une soirée, ce que j’ai beaucoup moins retrouvé chez les jeunes révolutionnaires refusant toutes les contraintes de ce monde. De même, j’ai accepté que l’on puisse se préoccuper peu de la vie politique et chercher à protéger et à construire sa vie de tous les jours avant de réfléchir à de grands idéaux. Enfin, certains discours de gauche qui n’ont pas évolué depuis 30 ans me semblent obsolètes et erronés maintenant. Il faut aussi parfois évoluer et ne pas répéter le même discours lénifiant, surtout lorsqu’on constate son échec. Ainsi je supporte mal les discours généralisants, au vocabulaire suranné, qui répondent immanquablement à toutes questions que tout est la faute du capitalisme, que tous les patrons exploitent les masses laborieuses et que c’est la fin inévitable des acquis sociaux. Avant tout, c’est le manque d’un minimum de réalisme dans les actions proposées et l’absence de pensée du détail qui me dérangent.

À quel collectif avez-vous le sentiment d’appartenir ?

Question assez complexe... Tout d’abord, d’un point de vue sociologique, notre famille s’inscrit dans la mobilité intergénérationnelle : mes parents ont une position sociale supérieure à celle de mes grands-parents (ma mère est enseignante et normalienne de Cachan et mon père gestionnaire d’un lycée) et ma sœur et moi continuons de même ce chemin (ma sœur est en médecine). Mes parents ont consciemment ou pas été les principaux acteurs de notre réussite scolaire, ma mère notamment, et notre foyer était plus caractérisé par du capital culturel que par du capital économique ou social. C’est pourquoi je n’ai pas le sentiment d’appartenir à la classe supérieure de la société comme d’autres élèves d’Ulm qui sont dans la reproduction sociale et peuvent le manifester ; je ne ressens pas comme une évidence ce qu’est ma position sociale. En fait, j’ai du mal à définir le groupe social auquel j’appartiens. J’appartiens au groupe des jeunes étudiants des grandes écoles qui ont du mal à réaliser qu’ils sont arrivés là et qui ne veulent pas devenir ce qu’ils critiquaient plus jeunes (pour moi « gauche-caviar » ou bourgeoisie sûre de son bon droit).
Ensuite, je fais partie des exilés du Sud qui mettent du temps pour trouver leurs marques dans le milieu parisien, finalement assez fermé, avec ses habitudes et ses codes. Et je me sens beaucoup plus française qu’européenne.
Enfin, je me sens plus proche parfois de la génération de mes parents que des jeunes « formatés », de banlieues ou pas d’ailleurs, mais qui s’expriment de la même façon et s’habillent tous pareil. Mais je sais très bien en disant cela que je suis, moi aussi, « formatée » par le milieu dans lequel j’évolue.

Comment concevez-vous la politique et quel avenir envisagez-vous ?

Pour finir, je ne suis pas très optimiste sur l’avenir politique. Tout d’abord il me semble que nous vivons aujourd’hui une crise profonde du capitalisme et que c’est exactement le moment où il est le moins massivement remis en question. Au moins, pendant les Trente Glorieuses, il permettait aux personnes - occidentales - de vivre mieux. Aujourd’hui la fuite en avant qui le constitue se fait plus aiguë et la précarité qui se développe empêche tout nouveau sursaut d’action collective. Je ne sais pas si l’avenir est dans une nouvelle forme de politique et de démocratie, mais personnellement je suis attachée à l’idée d’une France « préservée » de la décentralisation, au moins de la décentralisation actuelle. Comme je l’ai déjà dit, ce qui m’inquiète c’est le manque de grands projets politiques mobilisateurs, surtout à gauche et le manque de réflexion sur ce que pourrait être une démocratie européenne. De plus, ma scolarité à Sciences-po me rend de plus en plus sceptique sur le monde politique en général et la gestion de l’État. Je ne me rendais pas compte à quel point les luttes d’influence et la réussite personnelle primaient sur l’objectif politique. En tout cas une chose est sûre, je ne me reconnais dans aucun parti politique et je crois qu’une évolution est nécessaire à ce niveau si l’on veut éviter de finir avec une démocratie à l’américaine dans laquelle deux machines marketing se disputent l’élection par voie de concours de crêpes - j’exagère sûrement un peu, mais il est vrai que le manque de débat politique entre des partis avec des visions réellement différentes de la politique me choque -. Mais je sais aussi que ce changement ne se fera pas par magie et que c’est à notre génération de l’initier activement.

Mathilde


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