Archives > Où va l’école ? > 3 - Réussite scolaire ou échec de l’orientation
Enseignement professionnel
Tout le monde peut-il devenir ingénieur ?

« Être orienté » est une expression, à connotation péjorative, pour signifier un « échec scolaire ». Tout le monde comprend alors qu’il s’agit d’un collégien qui, contre ses souhaits ou ceux de sa famille, ne poursuivra pas des études « normales ». Cette idée est fortement ancrée, depuis des années, dans l’esprit des jeunes et de leurs parents. Mais pas seulement. C’est également le présupposé de tout responsable entonnant le discours de la « nécessaire revalorisation de l’enseignement professionnel ». En effet être en lycée professionnel est considéré comme un échec. S’il est aisé de stigmatiser un échec, se pose-t-on sérieusement la question de ce qu’est la réussite ? Pourquoi l’élève qui obtient un BEP ou un Bac professionnel serait-il tatoué à vie « en échec » ?

« 80%... bac... »

Réussit l’élève qui passe de classe en classe. Pas de problème il avance. Mais n’arrive-t-il pas un moment où ce qui était espéré n’est pas obtenu ?
L’idée généreuse développée dans les années 80 de la nécessité d’avoir 80% d’une génération au niveau du bac a eu des effets extrêmement pervers. Par définition les autres, les 20% restant étaient « en échec ». Bien sûr le discours a été pondéré. Le bac existe sous différentes filières : générale, technologique et professionnelle. Et c’est là que s’insinue l’hypocrisie, la démagogie. Qui a cru une seule seconde que tous les bacs se valent ?

Attention, voie unique !

L’idée que la « voie de la réussite » est celle du lycée et de sa classe « S » est tellement prégnante que ce parcours est devenu un objectif en soi. Peu importe ce qui vient après. Du coup toute autre filière est une sous-filière choisie sous la contrainte et, comme telle, le signe d’un échec. Dans cette « école de la réussite » les possibilités d’échec sont en réalité nombreuses. Et les parents avisés manœuvrent très tôt pour mettre leur enfant dans le « bon établissement », la « bonne classe », la « bonne option »... La hantise de l’échec paraît le souci commun de chaque famille.
Mais pour cette école, en réalité très hiérarchisée, on n’a de cesse de construire un discours de l’homogénéité. Le lycée, le bac, la fac. Et puis aussi le collège, la classe. Dès lors il devient suspect d’envisager la valorisation de la diversité des filières. On les admet par nécessité, on les tolère, il arrive même que l’on en crée de nouvelles. Mais ce ne peut être qu’un pis-aller puisque la « voie de la réussite » est unique. Malheur à tous ceux qui ne parviennent pas à s’y glisser. N’est-il pas devenu indispensable de cesser la dénégation du réel ?

De la profession sans professionnel

La tendance lourde des réformes de l’enseignement professionnel depuis le milieu des années 80 ont pour base les postulats suivants : il ne faut pas « orienter » trop tôt et il faut reporter à plus tard la formation strictement professionnelle. Un discours moderniste a martelé les thèmes suivants : les entreprises auront de plus en plus besoin de personnels capables d’évoluer plutôt que de simples exécutants. Il faut que le diplôme leur donne des bases générales, le savoir-faire viendra plus tard, dans l’entreprise. D’ailleurs chaque individu devra changer plusieurs fois de métiers dans sa vie. Nous ne sommes plus dans un siècle où l’on apprend à quatorze ans le métier que l’on fera toute sa vie.
C’est au nom de ces vues « prospectives » que l’on a, à la fin des années 80, supprimé, progressivement, les formations de CAP en trois ans après la cinquième. Les BEP et CAP sont devenus des formation en fin de troisième. Les élèves avaient donc deux ans d’enseignement général supplémentaire au collège et donc, en théorie, de meilleures bases générales. Mais, selon une pratique bien établie, si on supprime formellement une « orientation », les contingences font qu’on la rétablit sous une forme nouvelle. C’est ainsi que sont nées les quatrième et troisième technologiques. Certes, dans leur définition, elles ne pré-orientaient pas vers l’enseignement professionnel, mais elles ont constitué tout de même le principal vivier des lycées professionnels. Et ce en plus des élèves qui se maintiennent, avec peine, deux ans supplémentaires dans la voie générale.
Dans le même temps, on a remplacé les CAP en trois ans par des BEP en deux ans, au nom d’une nécessaire élévation du niveau général. Mais on a alors fortement diminué la formation strictement professionnelle (théorique et pratique). En effet, si on calcule ce temps globalement, sur la durée totale de la formation, on constate qu’il a diminué de 40% dans le passage des CAP en trois ans aux BEP en deux ans.
Aujourd’hui, les quatrième et troisième technologiques sont mises en voie d’extinction, au nom du sacro-saint « tronc commun », au nom de l’« homogénéité ». Soit les élèves en difficulté au collège ont disparu (et on peut toutefois se demander si tous les élèves seront ingénieurs), soit on les laisse « mariner » dans une situation d’échec, de refus de la scolarisation, dans le désarroi et l’absence de perspective. Ils ne peuvent que s’enfoncer de plus en plus, en passant de classe en classe, jusqu’à se retrouver, un jour, rejetés du système scolaire, sans la moindre formation.

Une détermination indéterminée

Le principe 13 du rapport Meirieu [1] d’avril 98 me semble aller à l’opposé de ce qui serait souhaitable. Le principe 13 prévoit : « La classe de seconde professionnelle, première année de préparation au brevet d’études professionnelles (BEP), est une classe de détermination. Les élèves y accèdent à la culture commune et y découvrent en même temps les champs professionnels dans lesquels ils pourront se spécialiser par la suite(...). Elle (...) évite les orientations précipitées (...) vers des sections prédéterminées trop tôt sur des représentations erronées ». Cette proposition repose, une fois de plus, la question de la place et du rôle de l’enseignement professionnel.
Différer d’un an le choix d’une formation professionnelle aurait des conséquences néfastes. D’abord les élèves en difficulté (scolaire, sociale, psychologique), resteraient un an de plus dans le provisoire, l’instabilité, l’indéterminé, sous le prétexte de la seconde de « détermination ». Ensuite en reportant à la deuxième année de BEP la formation professionnelle dans un champ déterminé on supprime, tout bonnement, un an sur deux de formation réellement professionnelle. C’est donc finalement sacrifier ce qui fait en réalité sortir des jeunes de la spirale de l’échec en leur faisant acquérir une formation qui leur soit non seulement accessible mais qui leur permette soit de poursuivre des études à un niveau supérieur, soit de s’insérer dans la vie professionnelle. La première difficulté que rencontrent les enseignants avec ces élèves en échec, c’est leur rejet de l’école. La stabilisation dans une filière professionnelle déterminée et choisie est dans la presque totalité des cas un gage de réussite.
Reste une question évoquée à propos du mouvement lycéen, celle de la surcharge de travail. Il est vrai que l’horaire actuel en BEP est de 35 heures de présence hebdomadaire dont environ les deux-tiers de formation professionnelle. Si on admet que ces horaires sont excessifs, il est démagogique de le déclarer sans évoquer ce que l’on réduit. Faut-il réduire l’enseignement professionnel ? Ce serait absurde. On irait, à ce rythme vers une filière professionnelle sans enseignement professionnel. Faut-il supprimer les deux heures hebdomadaires d’histoire et géographie ou les trois heures de français ? Ces enseignements seraient-ils excessifs ou inutiles, pour la « culture commune » de ces jeunes « citoyens » ?

Le meilleur des mondes possibles

Enfin qu’on cesse d’opposer systématiquement enseignement général et enseignement professionnel comme on oppose les lycées de centre ville avec ceux de banlieue. Ainsi Roger Fauroux [2], considérait qu’il ne faut pas enseigner La Princesse de Clèves à Aubervilliers. Or, je fais étudier Dom Juan, Candide à mes élèves de maçonnerie, en Seine-Saint-Denis. Le pire c’est qu’il leur arrive d’y trouver du plaisir ! Ce que devraient tout simplement comprendre nos « réformateurs », c’est que le même texte ne sera pas exactement étudié de la même façon selon le type et le niveau des élèves. N’est-ce point ce qu’on appelle la pédagogie ? Mais peut-être croient-ils qu’on fait dans toutes les classes de France et de Navarre le même « cours magistral » ?

Jacques MERLE,
(professeur de lettres-histoire en lycée professionnel)

(1996)


Notes

[1Philippe Meirieu a été choisi par Claude Allègre, ministre de l’Éducation nationale, pour présider la consultation « Quels savoirs enseigner dans les lycées ? ».

[2Roger Fauroux a été chargé, en septembre 1995, par François Bayrou le précédent ministre de l’Éducation nationale, de « conduire la consultation sur le système éducatif ».


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