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Toute morale est-elle réactionnaire ?

La disqualification de la morale dans la société occidentale contemporaine s’impose avec une telle évidence que ses détracteurs se dispensent généralement d’argument. Avant que d’interpréter l’usage inversé qui est fait de ce concept aujourd’hui, il est impératif de le redéfinir.
Ce que l’on désigne en terme de « morale » ce sont les normes qui régissent les sociétés humaines, les façons de les appliquer, de les transmettre. Sédiments du vécu des hommes, elles s’inscrivent au cœur des textes fondateurs (religions, lois) et des traditions (modèles familiaux et éducatifs) de chaque civilisation. Le terme de « morale » devrait être employé au pluriel : « les morales ». Car elles varient en fonction des civilisations. Toutes ont pour objet de faire obstacle au déchaînement anarchique des pulsions qui engendre la guerre de tous contre tous pour s’accaparer les objets de jouissance. Elles s’opposent au chaos et à la barbarie, contexte où la loi du plus fort reprend ses droits. Les Interdits en sont la clef de voûte. Vecteurs de fortes contraintes, les « morales » exercent dans les sociétés humaines une fonction vitale, salutaire, en assurant la cohésion, identitaire et fonctionnelle, des structures psychiques individuelles et institutionnelles. Cohésion sur laquelle se fonde le lien social. Si toutes les « morales » des sociétés humaines s’enracinent dans une anthropologie commune - la gestion de la problématique de la différence sexuelle, des représentations du sexe et des modalités de jouissance - la diversité de leurs modes d’application déterminent des façons de vivre et des organisations sociales fort différentes. Ainsi, dans l’immense majorité des sociétés traditionnelles, le phallocentrisme commun à l’ensemble des sociétés humaines est étroitement relayé dans l’imaginaire et donne prévalence au sexe mâle. Ceci se traduit dans les textes religieux par une valorisation de la jouissance qui détermine paradoxalement une société extrêmement puritaine où l’application inégalitaire des Interdits et contraintes se concrétise par l’affectation d’un statut inférieur aux femmes, généralement étendu aux minorités ethniques et religieuses.
La « morale » occidentale s’est façonnée dans les champs linguistiques hébreu, grec et latin qui ont engendré les valeurs de vérité, de justice et d’égalité inscrites dans les Évangiles et s’est structurée sur le modèle du droit romain [1]. Elle se traduit dans les textes religieux par une dévalorisation radicale de la jouissance et dans le champ social par une application égalitaire mais très contraignante de l’Interdit. C’est cette configuration spécifique qui a déterminé la dynamique singulière du modèle occidental. Celle-ci s’est caractérisée par des processus de mutation successifs - crises, Réforme, sécularisation, mondialisation - qui aboutissent aujourd’hui à un retournement radical des valeurs du système symbolique chrétien. Ce retournement procède d’une logique structurale d’inversion : inaugurée par le protestantisme, elle s’est accélérée au cours des quarante dernières années, à mesure que l’Impératif de jouissance, véhiculé par la société de consommation, s’infiltrait dans notre culture jusqu’à finalement se substituer à l’Interdit judéo-chrétien, cette assise fondatrice du système symbolique occidental qui assurait la cohésion et la régulation de notre économie psychique, sociale et matérielle [2]. Cette inversion s’opère en premier lieu dans le langage : rendant inefficients les concepts fondateurs de la pensée occidentale, ils ont pour effet de déconcerter le discours de la raison, la pensée logique et critique sur lesquels s’était construite la culture démocratique. Il s’en déduit un relativisme culturel et politique qui prospère dans les champs politique et médiatique par lesquels se propage à grande vitesse sa logique d’inversion. Cette position stratégique lui permet de saper efficacement les fondements du droit occidental, ceux de la démocratie et de casser les systèmes économiques de protection sociale qui caractérisaient la société occidentale. Une configuration qui suscite dans le champ social cette sourde angoisse qui précède les plus graves turbulences. Car ce relativisme qui se donne les gants de l’ouverture d’esprit et de la tolérance s’avère, dans sa structure comme dans les faits qu’elle induit, une pensée folle qui nous expose sans défense au retour de la barbarie et des régimes autoritaires ou tyranniques qui toujours les accompagnent.

© Véronique Hervouët


Notes

[1Maurice Sachot, Quand le christianisme a changé le monde - La subversion du monde antique, Odile Jacob, 2007.

[2Je rends compte de cette logique dans L’Enjeu symbolique - Islam, christianisme, modernité, L’Harmattan, 2004.


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