Où va l’école ? > 4 - Choses vues ou lues
Trois petites scènes de la vie enseignante

Ce qui se trouve sans prix n’a donc aucune valeur !
Nous sommes dans l’un de ces nombreux lycées polyvalents de banlieue rencontrant banalement de multiples « problèmes » (faible niveau, forte violence...).
Je tente de faire comprendre à une classe de seconde lors de la demi-heure hebdomadaire d’éducation civique, juridique et sociale (ECJS) que jamais, dans leur vie professionnelle future, une entreprise n’acceptera leurs comportements actuels (absence affichée de travail, retards systématiques, impolitesses chroniques...). Il convient de rappeler que les cours dits péjorativement magistraux ont été bannis de cette « éducation civique » au profit de la spontanéité de débats en chaîne...
Réponse rigolarde des élèves : « Mais si...mais si, ne vous inquiétez pas, c’est juste qu’ici, on n’est pas payé, c’est pas pareil ! » Je leur demande alors, dans l’hypothèse d’une scolarité payante, si leur comportement changerait.
Réponse unanime et instantanée : « Ben oui, on serait là et à l’heure, tous les matins, c’est sûr ! » J’ai tenté alors, vainement sans doute, de leur expliquer la signification de la gratuité de l’enseignement dans la philosophie républicaine de notre éducation encore nationale.
Le lendemain, espérant secrètement obtenir une autre réaction, j’exposais devant une classe de terminale mon « débat » de la veille. Réponse immédiate : « Ben, c’est normal, la tune c’est stimulant ! »
Quelques mois auparavant, lors d’une réunion d’information, la conseillère d’orientation (COP) s’était sentie aussitôt discréditée par un bouquet de sourires goguenards dès lors qu’elle eut cru bon de répondre aux questions portant sur sa propre rémunération.
Depuis longtemps déjà, je considérais d’utilité publique qu’une plaque, à l’entrée de chaque institution scolaire, rappelle : « Cet établissement d’éducation est financé par les impôts des contribuables. » Il m’apparaîtrait souhaitable de préciser plus fréquemment que la collectivité consacre 6250 euros par an à l’éducation de chaque élève (Ministère Education nationale, 2002).

Quand le relativisme fait loi !
M’évertuant à expliquer le plus rigoureusement possible le sens d’un concept que les élèves doivent maîtriser, l’une d’entre eux déclare fièrement : « Moi, je ne suis pas d’accord ! » Je lui réponds que c’est très bien de réagir aussi promptement mais qu’il convient d’argumenter son opposition pour que nous puissions en discuter. Elle renonce immédiatement à s’engager dans une telle perspective en affirmant : « J’ai bien le droit d’être simplement en désaccord avec le sens de ce concept, non ? »
Cette réaction ne pourrait relever que de la fragilité d’une psychologie adolescente, cherchant à se poser en s’opposant, si elle n’était devenue progressivement fréquente. Un collègue d’histoire et géographie expliquait récemment que, pour la première fois de sa carrière, un élève avait soutenu - sans le début d’une démonstration - que ce qu’il expliquait était simplement faux !

C’est mon choix ! C’est mon droit !
Je suis membre d’un jury de soutenance de travaux personnels peu encadrés (TPE) - épreuve très avantageuse du baccalauréat - dans un lycée réputé d’Île-de-France. Ces élèves de classe de terminale sont très majoritairement issus de milieux que l’on dit « privilégiés ». Sur sept thèmes « de société » traités cet après-midi là, quatre me semblent directement nous interroger sur la qualité des savoirs à transmettre dans le cadre de l’enseignement public. En effet, neutralité et missions de l’école me semblent ici en question.
Le premier de ces « travaux » était consacré aux sectes. Il s’agissait du journal intime imaginaire et manuscrit d’une jeune femme intégrant une secte pour finalement s’y suicider.
Le second était consacré au mouvement « Ni putes ni soumises ». Si Simone de Beauvoir demeurait absolument inconnue de ces candidates, elles affirmaient - sans la moindre hésitation - que Charlie Hebdo avait mené campagne contre l’IVG. !
Le troisième, portait sur « la contre-culture graffiti ». Les candidats se présentaient avec tout l’outillage indispensable à la périlleuse réalisation de leurs « œuvres ». Il était gravement question de se réapproprier la ville, rue après rue et contre la marchandisation ambiante ! La terrible répression s’abattant sur ces artistes graffeurs était lyriquement dénoncée.
Le quatrième avait pour sujet les couples homosexuels. Parmi les entrevues, enregistrées sur un DVD, on laissait à notre méditation le point de vue de deux enfants (de 11 et 14 ans) passablement gênés, élevés par un couple de lesbiennes. Le ton général de l’enquête était celui d’une psychothérapie familiale sauvage faisant l’éloge de cette nouvelle conjugalité.
Un autre exposé de ces « héritiers », adeptes de Bourdieu, Baudelot, Dubet and Co, portant sur la place de l’école « capitaliste » dans les mécanismes d’horloge de l’incontournable « reproduction sociale » me glissait la formule magique de cette nouvelle pédagogie : « C’est mon choix ! » La sempiternelle « violence symbolique » ne serait-elle pas, depuis longtemps déjà, celle exercée par l’impudeur médiatique, dont les « jeunes » s’abreuvent, sur l’esprit de nos doctes pédagogues patentés ?

J.-F.B. (avril 2005)


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