Air du temps > Des chiffres qui parlent ?
Une "spoliation des jeunes par les vieux"* ?
par Jean-Pierre Le Goff

Le maniement des statistiques dans le débat public exige une prudence qui ne semble plus de mise, entraînant de fausses évidences qui se propagent d’autant plus rapidement qu’elles font écho à un sentiment victimaire largement présent dans la société. Les statistiques concernant la comparaison entre les seniors et les générations nouvelles n’échappent pas à ce traitement.
Dans un article publié par le journal Le Monde en mai 2010, iLouis Chauvel. présente les seniors comme étant globalement des privilégiés et, pour le moins, réticents à aider les jeunes actifs : « Les jeunes seniors auraient les moyens de contribuer à notre avenir, eux qui ont le plus profité du passé des “trente glorieuses” dans leur jeunesse et qui, souvent leur a mis le pied à l’étrier. Ce tabou est bien étrange, puisque ce n’est pas un secret statistique : par rapport au reste de la population, les 55-64 ans n’ont jamais bénéficié d’un niveau de vie aussi élevé en moyenne. […] La réalité est que jamais le taux de pauvreté des seniors n’a été aussi bas par rapport à une jeunesse paupérisée. [1] » Les statistiques mises en avant par Louis Chauvel viennent conforter le « vécu » des jeunes et sont largement reprises par les médias.
L’affirmation selon laquelle le pouvoir d’achat des plus âgés est supérieur à celui des jeunes actifs n’est pas évidente, dans la mesure où les chiffres publiés par l’INSEE [2] concernent une moyenne qui recouvre des situations très différentes, tout particulièrement le fait ou non d’avoir des enfants à charge. Si l’on examine dans le détail les statistiques en question, en considérant deux situations semblables – à composition égale (couple sans enfant) –, le rapport est inversé : les seniors de 65 ans et plus ont un niveau de vie inférieur à celui des couples actifs de moins de 65 ans. Il est même inférieur à celui des couples d’actifs de moins de 65 ans avec un enfant : en 2008, le niveau de vie moyen des couples d’actifs dont la personne de référence a moins de 65 ans est de 28420 €, pour les couples sans enfant, 24830 € avec un enfant, alors que le niveau de vie moyen des couples dont la personne de référence a 65 ans ou plus est de 23870€ [3]. Enfin, dans la différence de revenus par catégorie d’âges, il est une autre réalité dont il faut tenir compte : la catégorie des chefs de ménage âgés de plus de 65 ans comportent des chefs d’entreprise, des membres de la haute fonction publique, des députés et de sénateurs… qui continuent d’exercer une activité rémunérée avec des revenus qui contribuent à élever le niveau moyen de la catégorie des plus de 65 ans.
À vrai dire, quand il s’agit de comparer des revenus, les moyennes par catégories d’âge ne sont pas les plus pertinentes : à l’intérieur d’une même tranche d’âge, les inégalités selon l’appartenance à telle ou telle catégorie sociale sont beaucoup plus importantes que celles entre deux tranches d’âge. Au sein de la génération des baby-boomers, particulièrement concernée par l’interprétation critique de Louis Chauvel, l’écart entre les catégories ouvrières non qualifiées et celles qui occupent des postes de responsabilité dans l’enseignement supérieur, l’édition, les medias et la communication est considérable, ce qui ne va pas sans susciter quelques contradictions avec les jeunes qui briguent ces mêmes postes.


* Louis CHAUVEL, Le destin des générations, Structure sociale et cohortes en France au XXe siècle, PUF, Paris, 1998, p. 246.


Notes

[1Louis CHAUVEL, « Le débat sur les retraites occulte celui de l’horizon bouché de la jeunesse », Le Monde, 27 mai 2010.

[2Ces chiffres indiquent que le niveau moyen (en euros par an) des individus appartenant à un ménage dont la personne de référence a moins de 65 ans est inférieur à celui des individus appartenant à un ménage dont la personne de référence a 65 ans ou plus : 22040 € pour les moins de 65 ans et 22450 € pour les plus de 65 ans. Cf. Site INSEE, tableau : « Niveau de vie moyen des individus selon le type de ménage », http://www.insee.fr.

[3ibid.


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