Les conférences
Rencontre avec Edgard Pisani

PARCOURS – CONTINUITÉ - RUPTURES

11 décembre 2004

C’est d’instinct que je me suis engagé dans la Résistance. C’est par hasard que j’ai joué un rôle à la Libération de Paris. C’est sur proposition du Préfet de Police que je suis entré dans le corps préfectoral. Il m’a appris l’Etat avant que je ne connaisse la société. C’est sur « provocation » de quelques personnalités haut marnaises que j’ai été candidat au Sénat. Elu grâce au soutien de la gauche, j’ai adhéré au groupe de la Gauche démocratique. Rien de tout cela ne supposait appartenance, ni vocation. Je me suis trouvé engagé là où j’ai pu le mieux m’exprimer et m’accomplir. Accomplir aussi.

Membre de la Commission des Affaires Etrangères et de la Défense et de la Commission de la Construction, j’ai plus consacré à mes tâches législatives qu’à mon positionnement. J’ai beaucoup appris ; en particulier l’art de rédiger et d’amender un texte. J’ai présenté un rapport favorable à l’armement atomique français ; un autre consacré à la construction des logements. Je fréquentais peu les couloirs, mais aimais à m’y trouver. J’ai éprouvé un certain sentiment d’inutilité.

Dans le désarroi où nous nous trouvions en notre Quatrième République féconde mais instable et comme incertaine, j’ai voté pour l’accès du Général de Gaulle à la tête du gouvernement.

Le 21 août 1962, le Premier Ministre me propose le Ministère de l’Agriculture. Le lendemain matin, reçu par le Chef de l’Etat à Colombey les deux Eglises, je lui dis, tout à trac, que je m’étonnais de me trouver là. « Et pourquoi ? » me demande-t-il. « Parce que je suis européen et que vous passez pour ne pas l’être ». Il a consacré une heure de son temps à m’exposer sa conception de l’Europe et de la place que la France devait y occuper. Le propos m’a marqué. L’entretien s’est terminé sur cette phrase : « N’oubliez jamais que vous n’êtes pas le ministre des agriculteurs mais le ministre de l’Agriculture de la France. »

Chargé de négocier la Politique agricole commune, j’ai eu le privilège d’avoir de nombreux entretiens avec le Chef de l’Etat. Entretiens techniques qui, chacun, se terminaient par un moment consacré à l’actualité. L’un d’entre eux a laissé en moi une trace profonde. C’était le jour où le dernier soldat français quittait l’Algérie. Je lui ai dit : « Vous savez que je suis, depuis longtemps, partisan de l’indépendance algérienne. Pourtant, ce matin, au moment où le drapeau a été ramené, je me suis enfermé dans mon bureau et j’ai pleuré. » Après un long silence, il m’a répondu : « C’est un privilège, Pisani, que d’avoir quelqu’un à qui le dire. » Cette phrase me semble, aujourd’hui encore, signifier, de façon décisive, la grandeur de l’acte politique, l’inévitable, l’essentielle solitude du responsable. Démocratie vraie et solitude aux carrefours de l’histoire. Quel respect réciproque cela suppose-t-il !

Lorsque le Président a décidé que la France ne participerait plus aux travaux de Bruxelles, je suis allé lui dire que je me sentais obligé de démissionner : je ne pouvais, ni ne voulais, défaire ce que j’avais eu tant de peine à faire. Il m’a répondu que toute démission sur un problème de politique étrangère affaiblissait la position de la France. Je suis resté.

Il n’a jamais été question, au sein du Gouvernement comme dans les entretiens, de mon appartenance politique. Et, si certains membres de la majorité ont mis en cause la position que j’ai prise dans un « Manifeste pour la Réforme », document du périodique « Hommes et Citoyens », nulle allusion n’y a été faite par le Chef de l’Etat ni par le Premier Ministre.

J’ai été nommé Ministre de l’Equipement, malgré mon souhait d’abandonner les tâches ministérielles. Je ne l’ai pas regretté, car, comme tel, j’ai autorisé le Train à Grande Vitesse, j’ai soutenu l’Airbus et obtenu son financement et j’ai élaboré et fait adopter par le gouvernement, la « Loi d’Orientation Urbaine et Foncière » qui définissait un rapport nouveau entre propriété et urbanisme.

Dans les quinze jours qui ont suivi l’élection, est intervenu en Conseil des Ministres, le débat sur un projet de loi accordant au gouvernement le pouvoir de légiférer par décret. J’ai, en Conseil, pris catégoriquement position contre ce texte. Le Président de la République a trouvé bon de signaler alors qu’il n’avait eu qu’à constater la constitutionnalité du texte. Le texte étant adopté par le Conseil des Ministres, j’ai pris la décision de démissionner du Gouvernement.

Au printemps 68, je suis monté à la tribune pour dire au gouvernement que son comportement à l’égard des universités montrait qu’il n’avait pas compris la gravité du message, de l’attente de notre jeunesse. Vient la motion de censure. L’événement m’a fait vivre l’un des moments les plus difficiles de ma vie politique. Par attachement au Général de Gaulle, j’ai essayé de me convaincre qu’il me fallait m’abstenir. Je n’ai pas voulu, pas pu.

J’ai connu alors solitude et désarroi. Des mois durant, j’ai été un promeneur solitaire sans force ni rêve. Je suis retourné en Haute Marne où l’on a bien voulu me réélire, malgré mon infidélité angevine. J’y ai retrouvé mes chantiers, de vieux compagnons et des têtes nouvelles. J’ai repris goût aux choses. Je n’ai jamais regretté la décision prise : elle n’était pas le résultat d’un calcul mais d’une nécessité.

Délégué du Sénat au Conseil de l’Europe, j’ai mesuré, bien mieux qu’avant, l’énorme grand œuvre que constituait la construction européenne. Énorme par son ambition et ses difficultés.

J’ai sérieusement envisagé d’abandonner définitivement la politique. En 1974, avec Michel Rocard et Jacques Delors, j’ai adhéré au parti socialiste. Peu de jours après, François Mitterrand m’a conseillé de me consacrer à de grandes études, car l’accueil qui me serait réservé au parti serait évidemment peu favorable.

J’ai pris position pour Michel Rocard lorsqu’il s’est agi de choisir le candidat socialiste à la Présidence. Dès que la campagne électorale s’est annoncée, on m’a demandé d’y participer. Je l’ai fait ; j’ai même été, par deux fois, la vedette américaine du candidat dans deux grands meetings. Je l’ai alors découvert. Pas de Gaulle, sans doute mais un grand.

Élu, François Mitterrand m’a dit son intention de me proposer pour le poste de Commissaire Européen au Développement. Travail passionnant, inhumain, où j’ai beaucoup appris, notre responsabilité du passé et notre responsabilité du futur, tout en même temps. J’ai découvert les immenses espaces de misère et d’instabilité du Monde. J’ai appris son infinie diversité. J’ai compris que nous ne pourrions jamais rien faire d’utile en les ignorant.

Le 2 (1er) décembre 84, J’étais reçu par le Président de la République. Il s’agissait de la Nouvelle Calédonie. En moins d’un quart d’heure, le Président a brossé pour moi un tableau éblouissant de clarté, historique, géographique, présent, futur, de cet archipel dont je ne savais rien. Il voulait que j’y aille pour établir la paix en changeant le statut.

Soixante heures plus tard, j’étais à Nouméa. Première impression : sur le monument aux morts, les noms des européens regardent l’esplanade. Les noms des canaques sont écrits derrière. Hostilité à couper au couteau. Le palais du Gouverneur était une forteresse où je recevais inlassablement. Les caldoches n’avaient rien à céder. Les canaques demandaient à être maîtres de leur terre. Le 7 janvier 85, après consultations et opérations de pacification, je prononce avec l’accord du Président un discours proposant « l’indépendance-association » Des deux côtés, un temps d’interrogation. Dramatique. Peu à peu, les canaques y adhèrent et des européens s’en écartent. Mais la paix, incertaine sans doute, revient. Il faut maintenant préparer les textes

Quelques mois plus tard, je présente au Parlement l’ensemble des réformes et l’organisation d’un référendum et d’élections. L’ayant emporté grâce à la discipline de vote, j’organise référendum et élections. Les votes ont lieu en Nouvelle Calédonie : majorité importante en faveur de la réforme. majorité claire dans les provinces. Démocratiquement, les canaques vont pouvoir se gouverner, tout en demeurant liés à la France et en respectant les personnes, les droits, les biens des européens. Profitant de la dynamique, je propose et prépare, propose et fait adopter, les « décrets-lois » mettant en pratique les choix politiques acceptés. À Nouméa comme au Parlement j’ai compris, entendu, vu, senti ce que peut être la haine. La laideur de la haine.

Nommé Président de l’Institut du Monde Arabe, j’essaye d’apprivoiser les relations entre les deux rives de la Méditerranée. Je fais admettre la Palestine au Conseil d’Administration d’un Institut d’où elle n’aurait jamais dû être absente. L’Egypte de même. J’y ai apprécié un monde, une civilisation, une histoire, un rêve dont la connaissance me permet de comprendre le caractère dramatique du temps présent.

Depuis mon départ de l’Elysée, j’ai publié cinq livres. L’analyse attentive des problèmes que posent l’agriculture, l’alimentation, l’environnement et le monde rural m’a mieux fait comprendre la fonction cardinale du Politique et le danger que représente la globalisation : le premier tente d’être le médiateur de la diversité du réel ; la seconde tend à l’abolir. À la demande de mes petits enfants, je préparerai désormais « Grand-père, c’est quoi la politique ? » Y ayant déjà beaucoup travaillé, je puis dire que je n’en ai pas entrepris de plus difficile.

PARCOURS POLITIQUE

CONTINUITE

Celui qui s’est ainsi raconté a vécu une longue vie d’homme glanant partout, tirant profit de tout pour devenir sage en politique si on le devient jamais. Il va maintenant énumérer dans l’ordre où il les a accomplis, les petits pas qui, sans rupture mais parfois au gré d’une remise en cause, l’ont fait différent de ce qu’il était. Différent pour demeurer lui-même dans un monde changeant. Dans une troisième partie de ses « souvenirs et réflexions », il dira les ruptures qu’il a accomplies.

C’était en 1938. J’entrais en classe de philosophie, le professeur, Émile Lubac inaugure son cours par cette simple phrase. Il la répète quatre ou cinq fois : « un système philosophique est vrai en ce qu’il affirme et faux en ce qu’il nie. » Aujourd’hui encore, je constate qu’il y a toujours de la vérité, une part de vérité, qui se cache dans une idée surprenante et qu’il faut essayer de comprendre, de saisir. De Gaulle m’a dit un jour au hasard d’une conversation où le mot de « hippie » est prononcé : « Ils nous disent quelque chose que nous ne cherchons pas à comprendre » !. Je n’ai jamais été sourd aux communistes eux-mêmes, dont tant de certitudes me séparaient. Il y avait en eux tant de gravité, de don de soi, d’espérance ! De patriotisme exigeant.

En cette même année 1938, étant fort lié à un camarade de classe, tunisien, musulman, destourien, me promenant avec lui sur une plage, je l’entends me dire : « Tu prétends qu’en nous modernisant, vous nous conduisez à l’indépendance. Tu te trompes. C’est par l’indépendance qu’on va à la prospérité. » Pourquoi l’histoire lui a-t-elle donné si souvent tort en Afrique et ailleurs ? N’y avons-nous pas notre part ? En Tunisie, il y a eu Habib Bourguiba.

À la même époque, au Lycée Carnot, à la fin des classes de l’après-midi, nous nous rangions en cinq files dans la cour de récréation. La première suivait le pasteur ; l’autre, le rabbin ; la troisième, le curé ; la quatrième, le mollah. Elles allaient vers des salles de classe pour la leçon d’instruction religieuse. Peu nombreuse, conduite par un surveillant, la cinquième allait vers la sortie. Il s’agissait des non croyants. J’en suis toujours à cette tolérance.

A la fin de l’année, le diplôme enfin acquis, je suis appelé par mon prof de philo, un autre parce que j’avais redoublé. Il me dit : « Tu vas te lancer dans la vie et, d’abord, faire des études. Il te faudra te battre. Pour survivre, il faudra donner des coups. Ne frappe jamais si ce n’est pas nécessaire. Tu ne te bats pas pour vaincre mais pour survivre. Si tu le peux ensuite, tente de réparer ». Plus ou moins anarchiste, Zirnheld devait, quelques années plus tard, mourir en héros comme chef de section dans la 2ème D.B, en Tripolitaine.

Arrivé à Paris en hypokhagne à Louis le Grand, je suis amené par un camarade au « Groupe du Théâtre antique de la Sorbonne ». Nous y allons pour voir. Je suis présenté au patron. Il me saute dessus et me dit : « Tu sera Créon. Tu as la taille, la voix, la barbe, le port de tête. ». Je trouve ça rigolo. Je prends le texte de Sophocle et je me mets à l’étudier. Une ou deux répétitions plus tard, le patron me prend à part et m’interroge : « Est-ce que ça t’intéresse vraiment ! On ne dirait pas ». J’hésite, puis je lui dis : « Créon est trop dur pour Antigone ». « Quoi ? tu donnes raison à celle-ci ? Tu te rends compte, ce serait le bordel. ». J’hésite, puis confie : « Je donne raison aux deux…. Je suis tour à tour les deux ». Je n’ai pas joué Créon… sur les planches du moins. Je l’ai, à ma mesure, joué ailleurs mais au cœur de l’action, dans l’acte de décision, Antigone ne m’a jamais été totalement absente !

La guerre est là qui nous submerge, nous emprisonne, nous accable. Les copains d’hier se divisent en deux camps distincts et, peu à peu, opposés. Je n’ai point hésité, mais un jour, allant à la découverte de Paris et visitant Notre Dame, ma certitude devient nécessité de m’engager. Il y avait là des soldats allemands en uniforme, calot ou képi sur la tête, déambulant en rigolant. Ils n’étaient pas là à leur place. C’était une question d’être. Les uns n’ont jamais rien à faire chez les autres. C’est alors sans doute qu’a commencé ma recherche de l’alliage appartenance- citoyenneté.

Aux marges du Quartier latin, dans un vieil immeuble, deux ménages d’enseignants. Dans chacun, un garçon ; ils fréquentaient la même classe. L’un des deux pères est résistant. Un jour de 1943, il est arrêté. On dit à son fils qu’il l’a été parce qu’il servait son pays. On dit le contraire à l’autre garçon. Collaborateur, le père de celui-ci est arrêté à la Libération. On dit à chacun le contraire de ce qu’on lui a dit quelques mois plus tôt. Ainsi, on peut être arrêté parce qu’on a servi et parce qu’on a trahi.

Interné, je m’évade le 6 juin 1944. En rase campagne, courant vers le maquis, on me fait siéger dans une cour martiale improvisée. Au bout d’une heure, je demande une suspension de séance. « Je ne suis pas fait pour être juge. Si je prends en compte les actions de ce garçon, je le condamne. Si je considère son histoire personnelle, je le plains et lui pardonne. » Soixante ans plus tard, je suis appelé comme témoin dans une affaire de plainte contre X. Le dossier une fois clos, je bavarde avec le juge d’instruction et m’étonne de la condamnation pour corruption dont un parlementaire a été la victime alors qu’il est d’une probité sans faille. Le juge est d’accord : « Il n’a commis aucune faute morale. Il a violé la loi et nous jugeons en droit. » Une société peut-elle bien vivre quand morale et droit ne correspondent pas ?

Libération de Paris : le 19 août 1944, je me trouve, un peu par hasard, dans l’antichambre du bureau du Préfet de Police nommé par de Gaulle. Il ne me connaît pas. Il me tombe dessus. Il me charge de rester au téléphone. Il sort, il doit participer à la réunion du Conseil National de la Résistance. A peine est-il parti que des patrouilles ou des mitrailleuses allemandes portées sur camion, nous attaquent. Je suis au téléphone. Il faut que je réponde, parfois seul, parce que je n’ai pas toujours le temps de consulter les trois chefs des mouvements de résistance-police. Je prends des décisions. Je refuse d’abandonner le drapeau qui a été hissé au mât de la préfecture. J’accepte l’offre de suspension des combats transmise par le Consul général de Suède. La nuit tombée, toutes les personnalités ont pu entrer dans la Préfecture. Le Préfet m’installe dans son fauteuil et me demande de raconter la journée. Le récit terminé, je me lève et m’esquive, car c’en est trop pour un gars de vingt-six ans. Le Préfet m’interpelle et me demande si je veux bien lui faire l’honneur d’être son chef de cabinet. Me voici donc sacré sous-préfet parce que j’ai bien répondu aux questions que les événements posaient. Me voici lancé dans une grande carrière dont j’ignore tout. L’ai-je vraiment méritée ?

Le lendemain, en fin d’après-midi, je vois un rude gaillard qui, toute la journée, s’est bravement battu, partir avec un petit baluchon sous le bras. Je lui demande ce qu’il fait donc. « Mon quart est fini. Je serai là demain à mon poste. » Guerre ou paix, continuité du service public !

Le 28 ou 29 août, je déjeune à la table du Préfet, à la droite du général Leclerc. Entre la poire et le fromage, celui-ci se tourne vers moi et me dit : « Vous êtes resté en France pendant tout ce temps. Racontez moi la France. Voici cinq ans que nous nous battons pour elle, mais nous ne sommes pas sûrs de la connaître encore. A-t-elle changé ? Aidez-moi à la retrouver. » Le héros serviteur.

Légion d’Honneur à vingt-sept ans, pour fait de guerre. J’ai refusé plusieurs fois une promotion à l’ancienneté. A quoi ça rime ?

Deux faits bien singuliers marquent les mois passés à la préfecture de police. Un jour, je déjeune sur un plateau, dans mon bureau. L’huissier vient me présenter la fiche d’audience de Robert Brasillach ! J’hésite puis accepte. Il est grand, hagard, dégingandé. Il porte un sac. Harassé, il s’assied pour me dire qu’il vient se livrer parce qu’il ne peut plus continuer à jouer à cache-cache avec la police de son pays. D’autant qu’il n’a pas trahi. Je ne sais pas, moi. Je sais seulement que la justice est actuellement bien expéditive. Je lui dis : « Il vaut mieux attendre et être jugé sereinement. La porte qui est derrière vous donne sur un escalier qui conduit vers l’extérieur. Je vous laisse un instant. Si vous êtes là à mon retour, je vous remets entre les mains de la police. » Et je sors. Il est encore là dix minutes plus tard et j’appelle le directeur de la Police Judiciaire. On sait quel a été son destin. Ai-je eu raison de lui donner une chance ?

J’ai assisté à l’exécution et, d’abord, à l’agonie de Pierre Laval qui avait absorbé une dose de cyanure. Spectacle dur. Mais j’avais auparavant assisté à son procès. Je ne pardonnerai jamais au procureur général d’avoir essayé de fouiller les cheminements de la pensée intime de l’accusé. Le procès ne pouvait pas, ne devait pas, être celui d’un homme mais celui d’une politique. Je me suis toujours imaginé jouant les procureurs et prononçant successivement trois phrases : « Vous avez dit : je souhaite la victoire de l’Allemagne. ». « Vous avez signé les textes envoyant de jeunes français au travail obligatoire et à la mort. » . « Monsieur le Président, l’Histoire a jugé : je requiers la condamnation à mort de Pierre Laval. ». À un certain niveau, l’Histoire est le seul juge, quelles que soient les intentions et les arrières pensées des acteurs. Je ne doute pas qu’à certains moments ils aient eu la certitude de bien faire, de jouer une carte pour la France. Les biographes en dissertent, l’Histoire ne le doit pas. Cruelle, la politique nous oblige à juger sur les actes et sur les résultats, non sur les intentions.

Nommé préfet, je vais sous les arcades du Palais Royal, chez le tailleur, pour l’uniforme. Je me trouve beau. Enorme avec une grande cape noire. Grotesque aussi. Moi comme ça ! Il me faut m’y faire. Je suis gauche au Puy devant les troupes que je passe en revue. Pendant une semaine, les soirs, les nuits, j’essaie de me composer un personnage. Et puis non ! « Sois qui tu es. » Et ça marche. J’écoute, avoue mes innombrables ignorances, invite les chefs de service pour qu’ils m’expliquent. De ce seul fait, ils acceptent d’enthousiasme une prééminence fonctionnelle. Je découvre ainsi la fonction publique : les commis de l’État veulent être écoutés et sont prêts à obéir.

Le pain manque et il me faut aller dans les cantons pour ramasser des sacs de grains. Dans le canton d’Yssingeaux, un maire, vieux gaulois à tête ronde et moustache, se lève et me promet : « Je donnerais ben encore queq’ sacs pour l’père Pétain ». Nous sommes en 1947. Le sous-préfet bondit pour mettre les pendules à l’heure. Je l’arrête avec peine. Je comptabilise tous les sacs que les paysans, entraînés par le vieux maire, me promettent. En route avec le sous-préfet, nous nous interrogeons sur les moyens dont nous disposons pour que la France en retard aille plus vite que l’histoire qui avance si vite ! Voilà le rôle du préfet d’aujourd’hui : lever les obstacles et donner un élan à la modernisation. Nommé en Haute Marne, j’ai fait de même et « çà » a été plus facile que je ne l’imaginais. Il est extraordinaire de constater à quel point notre pays comprend ce qu’on lui explique, à quel point il est prêt à faire ce qu’il est bon de faire pourvu qu’on lui dise le « pourquoi ». Nous sommes des raisonneurs plus sensibles au pourquoi qu’au quoi des choses.

En Haute Marne, je découvre la forêt. C’est la paix, c’est le temps qui dure plus encore qu’il ne passe. Me voici donc changeant d’échelle. Tout ce qui est pressé ailleurs doit attendre ici. On n’apprend pas cela en un jour, on ne cesse de l’apprendre tout au long de la vie. Sans hâte ni perte de temps, apprendre à distinguer le simple dans le complexe et le tout dans chaque partie. Apprendre donc le systémique.

Apprendre la dialogique instant-durée que la politique aborde si mal. Apprendre la dialogique unité-diversité dont la politique doit être la conscience et la gardienne. Apprendre la complémentarité désordre et ordre, le premier lançant, créant les idées, le second les réalisant. Encore le dialogue dramatique Etat-Société et le caractère très particulier qu’il a en France, pays dont l’unité a été créée par le centre, alors qu’en Angleterre, en Allemagne, aux Etats-Unis, en Italie et en Espagne même, ce sont les nobles, les pères fondateurs qui, ne pouvant s’en passer mais s’en méfiant, ont tenté de créer un Etat minimum.

C’est à partir de l’analyse de ces binômes que j’ai lentement élaboré ma conception de la politique.

Constatant d’abord que les deux termes de chacun d’entre eux ne s’excluent pas, j’ai pressé la politique d’en être la médiatrice. Allant plus loin encore et cherchant à comprendre le monde dans lequel j’ai travaillé et les métiers que j’y ai faits, j’en suis arrivé à comparer l’homme politique au médecin généraliste qui se consacre à l’organisme non à tel ou tel organe. Ils sont l’un et l’autre frappés de déclin par l’émergence des spécialistes, l’économiste ici, le chirurgien là.

Le monde politique s’est prêté à ce jeu en instituant une caste, une corporation, un monde …., un spécialiste parmi les autres spécialistes. Aveu d’impuissance et désertion. Notre pays et le monde souffrent. Ils en viennent à mépriser la politique parce qu’elle n’est pas où ils la cherchent. Ils s’amusent ou se passionnent au spectacle qu’elle donne.

Il faut donc réinventer la Politique en partant d’idées simples, difficiles à faire entendre parce que simples. Enumérons-les :
- L’économie a tendance à imposer son pouvoir au monde et, dans ces conditions, bon gré, mal gré, la politique tend à devenir sa servante.
- Le déséquilibre ainsi créé est d’autant plus dangereux qu’il se fonde sur une idée apparemment simple (la prospérité), dispose du soutien de la science qu’il asservit, met en œuvre des moyens considérables de « persuasion » et constitue une véritable idéologie qui juge de tout à partir du marché.
- Le déséquilibre ne peut être corrigé, voire aboli, que si une réalité d’une égale puissance, d’une égale légitimité, s’oppose à lui. Cette réalité existe. C’est la société. Elle existe, mais n’est pas constituée. Elle existe contre ; elle n’existe pas en soi.
- En assurant la médiation des alternatives et en aidant par tous moyens à la constitution de la société, le rôle de la politique est d’être le généraliste médiateur, non un acteur parmi les autres. C’est ce que m’a démontré mon long travail sur l’agriculture, les sociétés rurales et l’environnement. C’est vrai ailleurs. C’est vrai partout.
- Mais, démarche suprême dans ce schéma, il faut que le pouvoir politique se fonde sur la médiation, non l’inverse.

RUPTURES

Les deux récits qui précèdent ont successivement présenté deux aspects complémentaires d’une même vie, le chemin d’une évolution profonde mais sans vraie rupture, la continuité d’une pensée et d’une attitude qui n’a cessé de s’enrichir et s’adapter pour répondre aux changements dont la période de soixante ans au long de laquelle elle se déroule a été fort riche. Elle a pourtant connu cinq ruptures dont les analyses ci-après permettront de comprendre le sens.

Mes ruptures n’ont pas été des reniements, car je n’ai combattu, d’aucune façon, l’appartenance, la pensée ou l’organisation d’avec lesquelles j’ai pris un jour distance. L’expérience que j’ai faite en la compagnie ou au sein, à l’école, de chacune d’entre elle fait encore tellement partie de moi que les oublier, les nier ou les combattre serait reniement de moi-même. Je m’en suis écarté avec netteté, jamais de gaieté de coeur, toujours avec gratitude. On verra comment. Elles sont fort différentes l’une de l’autre. Dans l’ordre du temps, la première concerne la religion de mes parents. La seconde, le gouvernement alors que Charles de Gaulle était Président de la République. La troisième est l’Europe. La quatrième, le parti socialiste. La cinquième, la politique elle-même.

L’abandon de la religion catholique

Cet abandon doit prendre place dans l’analyse de mon parcours politique, dans la mesure où, pour mes parents, la foi était tout et un tout. Mon père était un militant du Sillon. J’avais pensé, un temps, être prêtre parce qu’élevé chez les marianistes, j’avais admiration et reconnaissance pour mes maîtres. Elève attentif jusqu’alors, je suis, avec l’adolescence, devenu questionneur. Les professeurs d’instruction religieuse m’ayant rabroué en articulant des arguments d’autorité, je me suis mis à chercher et à douter. J’ai lu Jean Barois de Roger Martin du Gard et partagé son drame. A Paris, j’ai participé à deux ou trois réunions de « ceux qui vont à la messe » puis n’y recevant rien et prisonnier de la logique d’un club, j’ai cessé d’y aller. J’étais en plein désarroi, lorsque, venant en vacances à Tunis, mon père m’ayant emmené à la messe de Pâques à la Cathédrale, ayant chanté avec lui, j’ai sur le chemin du retour vers la maison, osé lui dire, ce que je m’exprimais à moi-même clairement pour la première fois : « Papa, ne me demande plus de t’accompagner à la messe parce que je ne crois plus. » Il s’est arrêté et, me regardant d’un air désespéré, il m’a dit simplement : « Si tu crois en autre chose, crois-le vraiment. Sinon, crois comme moi. …. Parce qu’il faut croire pour vivre ! » Nous sommes arrivés à la maison pour le déjeuner. Pour le benedicite, je ne me suis pas signé. Lui seul l’a remarqué. Avant que je ne parte pour Paris, il m’a dit : « Par respect pour tes parents, ne sois jamais franc-maçon. » Je ne l’ai jamais été pour cette seule raison.

Mais que suis-je ? Je suis un agnostique mystique. Pour moi, Dieu n’est pas un personnage, mais une question à laquelle j’ai peur de répondre, car ma réponse serait finie et c’est autre chose que je cherche. Je ne suis pas un « laïc ». Je suis un séculier, respectueux de toutes les croyances et toutes les incroyances. Je n’ai jamais rien dit, ni fait, qui puisse blesser les miens. L’Eglise me pose plus de problèmes que la religion, car je pense que la croyance est une affaire personnelle. J’ai, dans mes actions, favorisé l’école publique sans jamais combattre l’école privée. C’est à l’occasion de cette séparation que j’ai compris le mieux à quel point je ne puis combattre ce que j’ai respecté. Je le garde de quelque façon en moi, tout en ne lui appartenant plus. J’étais récemment reçu par un évêque qui, partant du livre du « Vieil Homme » et d’un propos que j’ai tenu dans sa perspective devant six mille membres du Mouvement Rural de la Jeunesse Chrétienne avait souhaité qu’en présence de peu de témoins, nous ayons un entretien. Nous avons d’abord parlé de l’agriculture, de l’alimentation, de l’environnement, du désarroi des sociétés rurales du monde. Très bon entretien, me permettant sur certains points d’aller plus loin que jamais. À un moment donné, le religieux a croisé les mains et m’a demandé de dire le rôle que, dans mon effort, j’attribuais aux « forces spirituelles ». Saisi de court, j’ai pris le temps de réfléchir et lui ai simplement répondu : « Il faut qu’elles enseignent le sens du sacré. ». C’était beaucoup et pas assez. C’est après coup et peu à peu que j’ai vraiment compris le sens que j’avais donné à ce seul mot. Pour moi, il ne pouvait, il ne peut s’agir du religieux car celui-ci est lié à un corps de doctrine. Non, il s’agissait et s’agira toujours pour moi de valeurs, d’idées, de lieux, d’êtres auxquels jamais, d’aucune façon je ne porterai atteinte, je ne supporterai vraiment que l’on parte atteinte. N’est-ce pas Camus qui parlait ainsi de sa mère ?

Disant ce mot, j’ai exprimé la peur que j’ai de voir la science, l’économie, l’information, la politique, la désinvolture nous conduire à penser que les temps nous autorisent à ne croire en rien. À profaner tout. La vie par exemple. J’ai peur que l’homme ne s’attribue désormais tous les droits sur tout, qu’il pense que la liberté consiste à ne plus connaître de limite. À ne plus rien respecter. Je ne dis pas que peu m’importe ce qu’un être humain respecte pourvu qu’il respecte d’un vrai respect. Et d’abord la vie et les autres. Soi même. La Patrie, oui.

Les ruptures avec le Gouvernement

Appelé par Michel Debré à faire partie du Gouvernement sans appartenir à la majorité, j’ai été tout à fait à l’aise pendant l’essentiel du temps que j’ai passé au Ministère de l’Agriculture. Sauf au moment où le Président a pratiqué la politique de la chaise vide. J’ai, dans l’ensemble, pu faire adopter par un Parlement souvent unanime et j’ai entretenu, avec la majorité et tous les partis politiques, des relations critiques et positives. C’est sur un autre plan que le problème s’est posé : n’appartenant à aucun parti puisque la Gauche Démocratique au Sénat était un rassemblement, j’ai vécu de plus en plus mal l’évolution du parti qui constituait la majorité. Et j’ai publié un trimestriel puis un Manifeste où, sans prendre distance, je disais mes idées personnelles. Ces positions prises suscitaient de l’irritation et j’ai eu, par deux fois, à recevoir des parlementaires de la majorité venus vers moi pour manifester leur irritation, leurs … questions. Je n’appartenais pas à la famille, j’appartenais à une équipe de gouvernement.

Avec qui ai-je rompu ? Avec le parti qui se réclamait du Président. Avec le Premier Ministre. pas avec le Général de Gaulle. Je n’ai jamais été « gaulliste », je demeure « gaullien ». Car j’ai beaucoup appris de ce que je considère l’essentiel de lui. Fidèle aux liens que j’avais avec Michel Debré, gardant une grande considération pour Georges Pompidou que la maladie a empêché de donner sa mesure, je me suis de plus en plus écarté de ceux qui se réclament, souvent par abus, de l’héritage. Mais à quoi bon en faire le procès ?

J’ai écrit un livre intitulé « Le Général indivis », où je dis ce qu’il m’a appris et tente de démontrer qu’il n’appartient à personne. C’est pourquoi le discours que j’ai prononcé avant de voter la censure reste l’acte le plus douloureux de ma vie politique ; il me conduisait, en fait, à m’éloigner de lui. Je n’ai jamais regretté cette décision. Si je ne l’avais pas prise au printemps 68, j’aurais sans doute été appelé à diriger un ministère. J’aurais assisté impuissant au départ du Général de Gaulle et, la passion pour mes tâches aidant, je serais resté au poste qui m’aurait été attribué alors même que rien d’essentiel ne m’attachait à la Cinquième République deuxième manière. Elle n’avait ni l’allure ni les audaces qui avaient caractérisé les temps que j’avais connus. Elle devenait bourgeoise alors que j’avais été séduit par son allure aristocratique. Sa distance d’avec l’argent.

Mais revenant sur ce printemps douloureux, je ne puis m’empêcher de penser qu’après tout je me suis trouvé devant une alternative rigoureuse : ou bien rompre avec le gouvernement auquel j’avais appartenu et auquel me liait un quasi contrat que ses nouvelles orientations trahissaient à plus d’un titre, ou bien rompre avec moi-même en suivant un gouvernement qui, pour des motifs qu’il ne m’appartient pas de juger, s’éloignait chaque jour davantage des objectifs dont Charles de Gaulle demeurait le garant. Allant plus loin, je me demande, aujourd’hui plus qu’alors, si en s’écartant du Général dont il briguait la succession et dont la durée l’encombrait, Georges Pompidou n’a pas ébranlé l’architecture politique dont il se prétendait l’héritier. Architecture dont ses propres héritiers altèrent la rigueur en privilégiant la durée de soi au détriment de la durée d’une certaine idée de la France. En rompant, j’ai moins rompu qu’ils ne l’ont fait et j’ose dire que je suis, plus qu’eux, resté fidèle aux leçons que nous avons reçues.

L’Europe

Militant des premières heures, convaincu que l’Europe n’aura d’avenir et que le monde ne trouvera son équilibre qu’avec une union politique européenne, devenant puissance. Alliée aux Etats-Unis mais substantiellement différente d’eux, entretenant avec la Russie des relations privilégiées de bon voisinage, offrant à la Chine et à l’Inde un interlocuteur puissant mais sans prétention, particulièrement attentive enfin aux problèmes du Tiers Monde dont elle s’engage à accompagner et appuyer le développement, il lui reste à se définir et à se camper droit.

Je considère que l’Union Européenne agit comme si elle voulait rendre impossible sa naissance politique. Elle le fait en intégrant, par son élargissement sans mesure, des pays qui ne peuvent partager sa vision du monde, des pays qui n’ont pas la même civilisation. Elle le fait en ne se définissant pas comme une réalité spécifique et clairement autonome, libre alliée des Etats-Unis. Elle le fait en cherchant à se doter d’une constitution bancale sans s’être mise d’accord avec elle-même sur la définition de l’être international qu’elle prétend être. Elle le fait en demeurant une non puissance, un « être politique non identifié ». Elle le fait en ne se mettant pas en mesure de jouer, dans le monde, un rôle de puissance capable d’être le cinquième membre d’un Directoire du Monde au même titre et avec les mêmes atouts que la Chine, les États Unis, l’Inde et la Russie. Elle le fait, voici peut-être l’essentiel, en ne me demandant pas, en n’exigeant pas assez du jacobin que je suis : en me permettant d’être citoyen de l’Union Européenne sans rien changer, ou presque, à ma manière bien française de vivre mon appartenance et ma citoyenneté. Elle le fait en ne changeant rien à ma manière d’être un être politique.

Je ne militerai plus pour elle. Je voterai pourtant la constitution, car j’espère que, dans l’Europe démesurément élargie, se constituera un groupe homogène et fort qui assumera la responsabilité nécessaire à l’équilibre du monde. Dans les domaines qui sont les miens, je travaillerai pour que soient tenus les engagements qui ont été pris à l’égard des nouveaux membres. Je le ferai, car chercher aujourd’hui le mieux dans le rejet de la constitution, c’est handicaper l’avenir, y compris celui du noyau dur que j’appelle de mes vœux. Ainsi le veut la politique où, parfois, le mieux est l’ennemi du bien.

S’agit-il d’une rupture ? Plus encore, sans doute, du refus de la médiocrité où patauge l’Europe. Il s’agit du refus de dépouiller la France de ses attributs politiques au profit d’un magma incertain et impuissant qui privilégie la mondialisation et se refuse à l’affirmation politique de lui-même.

Le Parti socialiste

Commentant en 1992 mon livre « Persiste et Signe », Claude Estier m’a qualifié de « inclassable et insupportable ». Pour le remercier, je lui ai demandé si j’étais inclassable parce qu’insupportable ou insupportable parce qu’inclassable. Il ne m’a pas répondu. J’en suis toujours là.

C’est vraiment que j’ai en 1974 adhéré au parti Socialiste. J’y ai beaucoup travaillé. J’y ai présenté un rapport sur la réforme de l’éducation. A la demande de sa commission compétente et sans débat, il n’a pas été distribué parce qu’il introduisait trop de nouveautés. J’ai fait des campagnes électorales avec des camarades, avec passion. Ces camarades me disaient une manière de penser, de vivre, de militer, de travailler, d’être qui m’a profondément attaché. J’ai participé à des réunions de sections, de fédérations, deux fois au Congrès. J’y ai assisté à des débats sur des actions immédiates et à des affrontements de motions où l’analyse sémantique l’emportait sur l’analyse politique et plus encore sur le projet dont les militants-citoyens ont besoin. A la limite, je l’avoue, je ne comprends rien à cet appareil, à son mode de fonctionnement, à l’étalage de ses querelles, à la guerre de chefs qui semble y prévaloir. Je n’ai plus renouvelé ma carte. Je demeure fidèle aux idées qui le fondent ; je voterai, sans lassitude, pour ses candidats et ses positions. Pourquoi ? parce que dans le monde tel qu’il est, dans la France qui se cherche, il représente notre seule chance d’avoir un jour une politique qui devienne le médiateur entre l’économique et la société. La seule chance que nous ayons de construire une authentique démocratie où la liberté individuelle et le bien commun s’associent, où l’instant et la durée soient en relation dialogique. Le chemin sera long.

La politique

Pour répondre à mes petits enfants, je vais désormais me consacrer à la tâche la plus difficile que j’aie jamais abordée. Il me faut répondre à leurs deux questions : « Grand-Père, mais qu’est-ce qui t’intéresse dans la politique ? » et « Grand-Père c’est quoi la politique ? » Sans doute y décrirai-je le domaine, l’activité, les tâches et responsabilités que partagent toutes les formations mais, scrutant l’avenir, j’essaierai de dire ce que la politique devrait être dans les temps que nous vivons. Fidèle à ma méthode, je ne partirai pas de ce qui existe mais des besoins qu’il nous faut satisfaire. Entre Bien Commun, Pouvoir et Jeux, entre Institutions et Société Citoyenne, j’essaierai de dire ce que le Politique et la politique devraient devenir, car, à mes yeux, « il ne peut rien sans elle, elle ne vaut rien sans lui ».

J’articulerai les idées qui constituent tout à la fois le noyau de mes certitudes et l’essentiel de ma recherche.
- 1) Tout en se servant de la politique, l’économie s’est durablement détachée d’elle. Elle est en passe de dominer le monde.
- 2) Telle qu’elle se pratique et telle qu’elle est perçue, la politique est devenue un jeu et les citoyens électeurs en sont les témoins désabusés. Ainsi ne renaîtra-t-elle pas d’elle même.
- 3) Seule la société, être à venir, peut créer les conditions de sa renaissance en confrontant sa propre dynamique à la dynamique de l’économie.
- 4) Ainsi l’avenir ne peut se limiter aux conquêtes sociales, il est dans la libération et la constitution de la société comme réalité dynamique, autonome, exigeante.
- 5) Le politique étant le médiateur entre économie et société, son pouvoir sera fondé sur sa médiation et non sa médiation sur son pouvoir.
- 6) Ne se contentant pas de voter, chaque homme, donc tous les citoyens doivent devenir les accoucheurs et les éleveurs de la société. Ainsi viendra la démocratie. Ainsi, dans sa diversité et dans la durée, la société s’épanouira-t-elle et prendra-t-elle sa part de responsabilité. La plus signifiante.

Edgard PISANI


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